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ALASKA 2021

par Joël MARC 29 Septembre 2021, 14:28 Jade articles en cours de rédaction

 

                                                                    ALASKA CAMPAGNE 2021

 

PROLOGUE

 

2 aout 2021

Puffin Bay  ou plus exactement  Forevergreen basin, un bijou de mouillage comme on peut en rêver lorsque le temps se gâte et qu'il s'agit de se mettre sérieusement à l'abri.

Une baie en goutte d'eau, suffisamment vaste pour permettre à Jade d'éviter autour de son mouillage , mais en réalité tout juste bonne pour accueillir un seul bateau.

Et c'est le cas aujourd'hui. Jade est seule, toute seule.

Le cadre est somptueux dominé par de hautes montagnes tapissées de grands  sapins, un ruisseau coule au fond, des saumons sautent de temps à autre mais ce n'est pas encore l'heure de remonter vers l'eau douce du lac au dessus .

Un Bald Eagle est perché sur un arbre prêt à fondre sur sa proie.

Un tout petit phoque fait le tour du bateau, l'oeil au ras de l'eau.

Et de nouveau je suis seul à bord comme l'an dernier à cause de ce foutu Covid.

Voilà une semaine que le dernier Américain m'a quitté à Sitka pour rentrer chez lui en Californie.

Ce n'était pas l'équipier idéal sur le plan technique, mais au moins j'avais quelqu'un avec qui partager mes émotions visuelles et quelques idées sur le monde, la France, les USA et bien sûr la Calédonie en pleine tourmente.

Quel gâchis quand j'y pense:  Jade est un  très beau bateau, très confortable, mais gigantesque pour un homme seul, on devrait  être au moins 3 ou 4 .

L'épidémie en aura décidé autrement.

J'avais décollé de La Tontouta le lundi 18 Mai dans la nuit.

Je n'en menais pas large car la veille, le Dimanche matin, l'urologue m'avait opéré d'une lithiase du bas uretère gauche qui ne voulait pas descendre dans la vessie.  Je passe sur les détails.

Je n'avais guère eu le choix car il était hors de question de voyager avec ce calcul qui me faisait un mal de chien ou alors je devais annuler ce voyage que je préparais depuis des mois.

Un  vol interminable dont je me souviendrai longtemps car chaque miction était non seulement douloureuse mais  sanglante... Angoisse.

Tout s'est tassé comme par miracle  en arrivant à Seattle soit 36 heures environ après mon départ de Nouméa.

Je retrouve Jade comme je l'ai laissée: impeccablement amarrée dans la luxueuse marina de Roche Harbor où Mark Matthews, mon ami douanier, a tenu absolument à s'en occuper pendant les longs mois d'hiver.

Je retrouve avec plaisir Troy le capitaine du Port et l'adorable Kathy,  fille du propriétaire des lieux, qui déjà l'an dernier m'avait beaucoup aidé, me permettant de rester jusqu'au 20 juin, jour de mon anniversaire, au tarif d'hiver très abordable.

Cette année encore je joue les prolongations hivernales car en fait la saison d'été commence tout juste et la marina n'est pas encore remplie.

 

3 Août

Ce matin très tôt dans un  demi-sommeil  j'ai entendu un chuintement, ce léger  bruit caractéristique de filets d'eau courant le long de la coque alors que je suis au mouillage dans cette petite baie de rêve.

J'imagine un phoque ou un dauphin s'amusant à inspecter la coque de très près, mais ça ne tient pas la route, le bruit se prolonge.

De deux choses l'une: soit le bateau avance, soit c'est l'eau qui se déplace....Le courant venu du ruisseau voisin n'est pas assez puissant pour produire ce léger bruit .

Je bondis sur le pont: c'est le bateau qui bouge. En fait il est en train de s'orienter dans le vent car ça souffle du sud, le mauvais vent des dépressions arctiques.

L'arrière de Jade n'est plus si loin des cailloux. Je ne suis pas inquiet car comme toujours j'ai mouillé une bonne longueur de chaîne et assuré mon mouillage dans ce fond de vase épaisse.

Mais je réalise que ce petit coin paradisiaque enchâssé entre de hautes montagnes est sans doute un vrai piège par tempête de Sud Est comme il y en a assez souvent, surtout bien sûr l'hiver. J'imagine les vents catabatiques descendant à la verticale sur Jade et la coucher. Et je sais  par expérience que Jade tire des bords au mouillage .

Petit déjeuner, un bonne douche et me voilà parti vers l'embouchure du long fjord d'où je peux juger  vraiment de la force et de la direction du vent.

Temps bouché, vent du Sud 20/25 noeuds, ciel très bas, pluie...

Je me tâte un peu pour choisir de tourner à droite vers un mouillage plus vaste et abrité  pas bien loin ou  tenter de passer ce fameux Cap Ommaney où j'avais prévu de venir filmer les baleines depuis mon drone. Je n'aime pas trop renoncer d'autant que le temps n'est pas franchement menaçant.

Je longe de loin une côte particulièrement hostile souvent masquée par les grains et j'arrive au Cap: il se prolonge vers le sud  par des rochers escarpés littéralement recouverts  de lions de mer. Des puffins (macareux) tentent de s'envoler à mon approche mais ils sont tellement gras qu'ils n'y parviennent pas  comme presque toujours, c'est assez comique de les voir agiter en désordre leurs pattes palmées et retomber lourdement un peu plus loin.

Les baleines sont au rendez-vous, ça souffle partout autour de moi dans les" rips" entre le Cap et Wooden Island.

Sous cette pluie battante pas moyen de sortir mon Lumix et encore moins le drone.

Je garde les images pour moi dans ma tête.

Mes souvenirs, mon cinéma personnel et gratuit. J'écoute Julien Clerc justement qui chante "Les Souvenirs".

Mes souvenirs   

Ce matin je suis réfugié dans Little Walter Cove.  Après avoir passé le Cap Ommaney il me fallait trouver un mouillage sûr au cas où la dépression qui s'annonce serait sérieuse.

Ce port mérite 5 étoiles.

Le cadre est très beau comme presque toujours autour de Baranof.

L'abri est absolument parfait, de tous les vents mais surtout des plus violents venus du SE. Et puis les collines alentour  ne sont pas très hautes ce qui laisse espérer l'absence de vents catabatiques.  10 m de fond et beaucoup d'évitage (les américains utilisent le mot "scope" que j'aime bien aussi).

Et puis cette baie abrite une très intéressante unité de recherche sur les saumons que nous avions visitée il y a deux ans .

Une cascade, surtout active à marée basse, occupe le fond du mouillage: on est assuré d'y voir des ours attraper au vol quelque saumon remontant le courant.

Ce matin j'y ai vu une femelle et ses deux petits patrouiller dans les rochers.

Depuis 36 heures maintenant il pleut sans interruption. Pas cette pluie tropicale bruyante et soudaine mais qui s'épuise rapidement, non, une pluie assez soutenue mais dont on pourrait penser qu'elle ne s'arrêtera jamais. Tout est noyé, on distingue à peine l'autre rive.

Un troller fantomatique est mouillé à quelques encablures, ses grandes antennes déployées .

Inutile de sortir de mon cocon douillet et confortable!

Je me décide à faire le ménage de ma chambre. Je ne parle pas de cabine car ses dimensions sont celles d'une  pièce normale d'une maison normale. Le grand luxe il faut le reconnaître .

Dans ces conditions il m'arrive régulièrement de  vaporiser quelques gouttes d'un parfum d'intérieur qui  se trouve sur ma table de nuit depuis maintenant 7ans. Je m'en sers avec parcimonie car il ne sera pas éternel.

L'odeur subtile se répand dans l'espace et remonte par l'escalier vers le salon. Un odeur de tabac et de musc, très entêtante et qui fait remonter à la surface des souvenirs tellement précis et présents.

Thierry Orbach, venu nous rejoindre à Nelson pour naviguer vers les Fjords de Nouvelle Zélande et Steward Island en 2014, m'avait offert ce cadeau intelligent et précieux.

Il était allé l'acheter Boulevard St Germain et avait poussé l'élégance jusqu'à  faire graver  le verre du nom de Jade...

Imaginait-il que bien des années après et au delà de sa mort, je revivrai aussi intensément son souvenir et les heureux moments passés ensemble? Les Fjords de Nouvelle Zélande avec Jacques, le Cap Horn,  la Géorgie du Sud, le Cap de Bonne Espérance, Fort Espagnol son fief breton sur la rivière d'Auray .....Sa photo, pipe au bec, est toujours installée sous la grande fenêtre bâbord du carré. Il me regarde  de son oeil malicieux.

Nos sens en éveil sont là pour nous faire revivre puissamment les  souvenirs accumulés au fil des années qui passent. L'odorat est une hyper puissante machine à souvenirs.

Ce parfum il me faudra le retrouver et refaire le plein du flacon gravé pour continuer longtemps  à me souvenir de Thierry.

 

                                                                   FLASH-BACK 

                      RETOUR  AU DEBUT DE L'AVENTURE ESTIVALE 2021

 

 Je ne me doutais pas en atterrissant à Friday Harbor que cette nouvelle campagne américaine serait aussi  mouvementée.

Autant dire d'emblée que le Covid a empêché jusqu'à présent (nous sommes en Août, mais j'ai perdu tout espoir) mes équipiers habituels, ma famille, mes amis européens ou calédoniens, de me rejoindre aux Etat-Unis.

Et pourtant les candidatures ne manquaient pas.

Les frontières sont hermétiquement fermées aux Européens et les Calédoniens doivent multiplier les démarches administratives et surtout se soumettre  à une quarantaine payante dans un hôtel à leur retour ce qui refroidit sérieusement les ardeurs.

J'aurai tout de même la chance de voir plusieurs de mes amis américains répondre présents et m'accompagner pendant une bonne partie de la croisière vers l'Alaska et au delà.

Après quelques jours passés à nettoyer à fond le bateau,  je me rends à Friday Harbor devant chez Mark pour préparer le bateau pour sa remontée vers Ketchikan en transitant par la British Columbia.

Mark est adorable avec moi, mais il mène  une vie très intense: une femme urgentiste de garde 24h d'affilée un jour sur deux , 4 enfants en bas âge, une très grande maison perchée dans les bois dominant la baie et puis son job de douanier.

Son job c'est surtout de la présence ces derniers temps puisque la frontière avec le Canada est hermétiquement fermée depuis 18 mois. C'était l'essentiel de son travail: contrôler les nombreux ferries chargés de touristes entre Friday Harbor et Victoria ou Vancouver, la ruée estivale des plaisanciers Américains vers la magnifique Colombie Britannique , les avions privés à l'aéroport de Friday Harbor. Plus rien de tout cela, pour combien de temps encore?

Après le variant Delta on aura l'Epsilon. A quand le Gamma et l'Oméga??

J'attaque mon boulot habituel  à bord quand tout à coup me voilà avec le moteur Honda de l'annexe qui tombe en panne, plus de refroidissement, pire: c'est l'électronique qui me lâche soudainement, non seulement le système principal Simrad (GB 60) mais aussi son back-up, totalement indépendant du premier, constitué d'un ordinateur Shuttle et de tout un tas de programmes de navigation, de communication et de météo...Une catastrophe totalement imprévisible, mais certainement liée à une absence totale d'utilisation pendant des mois.

 

Je décide alors de me rapprocher de mes amis de Gig Harbor, au Sud de Seattle, où je sais que l'un d'eux, Mark Tilden, est un excellent informaticien et électronicien. De plus, avec son copain Joel, il doit m'accompagner dans ma remontée vers l'Alaska. Je vais donc les chercher "à domicile"!

Je prévois deux étapes pour y parvenir, mais du coup je n'ai en tout et pour tout pour naviguer que mon vieil I-pad acheté 150 dollars sur E-Bay (merci Olivier!) et équipé des excellentes cartes Navionics.

Par ailleurs j'ai un autre  sondeur et un deuxième radar heureusement.

Suffisant pour naviguer surtout quand on pense qu'il n'y a pas si longtemps tout se faisait sur cartes papiers avec un compas de relèvement en vue des côtes et une règle de Cras.

J'arrive donc sans encombres à Gig Harbor.

Depuis que j'ai découvert ce petit coin de l'Etat de Washington  je me pose plein de questions: situé près d'une très grande Métropole moderne, Seattle, siège de Microsoft, de Amazon, de Boeing, de Starbuck etc... et pourtant totalement à l'écart du bruit et de l'agitation habituelle d'une grande ville. Une baie bien abritée du mauvais temps, des rivages couverts de forêts de sapins odorants, de belles demeures  en bordure de mer, des sentiers de randonnées....Une petite bourgade marine  aux maisons victoriennes de bois, évidemment entretenues à la perfection. Un genre de paradis. D'ailleurs mes amis en sont bien conscients. Ils y vivent heureux de toute évidence.

Un très beau coin et un bel art de vivre. Pas de problèmes communautaires, pas d'insécurité, un respect naturel  de la "Chose Publique" (entretien, propreté des espaces communs...). On peut rêver surtout quand on arrive de Nouméa en ce moment.

Mes amis vivent en bonne entente avec leurs voisins. Ici comme bien souvent aux USA, pas de barrières ou de clôtures entre les maisons. Ils ont tous un ponton en commun pour loger plusieurs bateaux devant leurs  maisons. Bon, je rêve encore, il y a sûrement des problèmes, mais ça ne se sent pas vraiment vu de l'extérieur.

Mark vient inspecter les dégâts électroniques. Il est très circonspect car le gros Simrad GB60 c'est très compliqué mais par chance j'en ai deux, un pour le bas (la timonerie) et un deuxième strictement identique pour le flying bridge en haut.

C'est celui du bas qui m'a lâché  en dégageant une odeur épouvantable de feu électrique et une petite fumée blanche.  On devrait pouvoir faire l'échange avec celui du haut car c'est en général en bas que nous nous tenons  surtout en Alaska où l'on ne cherche pas particulièrement à se rafraîchir au grand air du flying bridge. Mais c'est un sacré boulot rien qu'à voir la masse des câbles qui s'entrelacent dans le local  technique situé sous les instruments . 

Je lui dis de s'intéresser d'abord à l'autre, le back-up, qui fait presque aussi bien en matière de navigation mais  me permet également de communiquer par satellite Iridium et de recevoir ainsi les fichiers  météo ce qui me parait fondamental  pour appareiller en sécurité.

Son diagnostic est net et précis: le système est foutu. Il faut tout changer, à commencer bien sûr par l'ordinateur. Ca me fait mal au coeur car je l'aimais bien ce petit Shuttle.

On ne perd pas de temps: il me commande un NUC sur Amazon et nous prenons rendez-vous avec Naya à Monaco  pour installer Iridium et Open Cpn avec les fichiers Grib .

Cela a dû nous prendre en tout 3 jours tout compris pour nous retrouver avec un système identique au précédent mais je suis littéralement sidéré de voir la puissance de ce tout petit boîtier NUC qui remplace en mieux  ce que je trouvais déjà très compact. Finalement je suis ravi, l'ensemble me coûte peu cher et fonctionne plutôt  mieux que le précédent.

Me voilà de nouveau équipé d'une cartographie électronique, d'un système de communication internet par satellite, d'un accès aux prévisions météo....nous verrons plus tard en cours de route comment régler le problème apparemment plus complexe du GB60.

Ces quelques jours passés en compagnie de ces amis fidèles et de leur  famille m'ont fait du bien et j'envisage la suite très positivement.

Au passage je démonte entièrement le système de refroidissement du moteur Honda et change les pièces défectueuses commandées sur Amazon une fois de plus. Ici on est livré à domicile dès le lendemain. Réparation impeccable, heureusement car aucun mécano n'est disponible dans les environs, pas  même à Tacoma. Le rush estival!

 

COMMENT NAVIGUER VERS L'ALASKA A TRAVERS LA COLOMBIE BRITANNIQUE                                                         EN TEMPS DE COVID 19

En cette année 2021 un navire de plaisance se rendant depuis l'Etat de Washington jusqu'en  Alaska est autorisé, par un accord entre les deux puissances (Canada et USA), à transiter par la Colombie Britannique.

Les règles sont draconiennes:

- soit le navire traverse sans s'arrêter d'un bout à l'autre et  il n'a aucune formalité à faire. C'est d'ailleurs un accord international quel que soit le pays.

Les ferries de la compagnie Alaskan ferries, par exemple, le font régulièrement ainsi que les nombreuses barges et remorqueurs qui assurent tout le trafic marchand entre les deux Etats américains. De même les innombrables bateaux de pêche au saumon qui passent l'hiver à Seattle et remontent en Alaska pour la saison d'été.

Mais il faut beaucoup de puissance et naviguer de nuit sans se préoccuper des obstacles rencontrés en cours de route que sont les troncs d'arbres à la dérive capables d'endommager sérieusement un petit navire. Et ils sont très nombreux.

- soit donc, dans le cas des petits navires, traverser en s'arrêtant dans un mouillage pour passer  la nuit.

 Impossible d 'énumérer toutes les démarches et contraintes à respecter mais en gros aucun contact n'est autorisé avec la terre, il faut respecter un parcours prévu à l'avance, et traverser au plus vite.

Et bien sûr il faut se présenter au premier poste frontière pour inspection (alcool et vivres strictement limités au minimum).

Pour nous tous  les feux sont au vert car j'ai effectué par avance sur internet toutes les démarches possibles:  le transit est accepté par le Canada.

Il ne me reste  plus qu'à monter à pied depuis le ponton de la douane jusqu'aux bureaux situés à proximité dans la Main street de la charmante petite ville de Friday Harbor située  à quelques milles de la frontière .

Je laisse mes copains faire les pleins d'eau douce.

Je crois comprendre qu'ils me demandent si j'ai deux "filters". Non je n'en ai qu'un seul, un beau filtre à charbon actif qui me sert toujours dans ce but. Pas d'odeurs, pas de chlore.

A la douane je retrouve mon ami  Mark qui me remet solennellement la clearance de sortie et me rassure: "tu arrives à Ketchikan et là tu rentres en Alaska, ils te remettront ta nouvelle Cruising License". Il redescend avec moi jusqu'au port pour nous larguer les amarres .

Me voyant arriver mes amis me disent:  "mais bien sûr qu'il y en avait deux"... J'en suis toujours à mon "filter"... Oui effectivement j'en ai un autre, mais il est vieux, en très mauvais état et je le suspecte d'ailleurs d'être sale et pollué...

Je leur lance: "yes but dirty and full of bacterias...".

 Ils me regardent ahuris... "full of bacterias???"

Ils m'emmènent voir et je découvre le pot aux roses qui nous fait tous éclater de rire: il y avait confusion sur le mot,  ils voulaient me dire "filler" l'orifice par où on remplit les réservoirs d'eau et non "filters" bien sûr..

Il y a effectivement deux "fillers" et le deuxième n'est "ni sale ni plein de bactéries ignobles"!!!

 Mark Matthews, le douanier de  Friday Harbor nous souhaite une belle traversée. Echange de photos et embrassades car  nous ne devrions pas nous revoir avant longtemps et ce garçon a été d'une gentillesse extraordinaire depuis deux ans avec moi. Il faut dire qu'il est tombé raide amoureux de Jade...Je le comprends, moi aussi!!!

 

A bord, nous sommes trois avec Mark et Joel de Gig Harbor.

Tous deux ont un trawler Selene. Mark est un marin très expérimenté, Joel sans doute un peu moins  mais ils  s'avèreront des équipiers de très grande qualité à tous points de vue.

La frontière est à quelques milles.

Nous envoyons en barres de flèches le pavillon canadien et surtout le pavillon jaune de quarantaine que nous avons l'obligation de garder jusqu'au bout. Ce pavillon "Q" signifie que l'on attend l'autorisation de la douane avant de pouvoir débarquer dans un pays étranger, c'est une norme internationale.

Comme prévu par les accords nous accostons le ponton de la douane dans le port de Sidney, banlieue de Victoria,  capitale de la province canadienne de British Columbia.

Une formalité vite expédiée.

 On nous remet un numéro officiel à afficher bien en vue en cas de contrôle et on nous répète les consignes strictes à respecter durant notre transit.

Et nous voilà en route pour 700 milles environ sans aucun contact avec la terre ni les habitants de ce très beau  pays. Très frustrant, mais que faire par temps de Covid 19? Se soumettre ou se voir expulsé manu militari!!

Il nous faudra une semaine pour arriver là-haut, vers Prince Rupert la ville frontière canadienne.

En apercevant de très loin cette barge énorme j'ai cru voir une île!!!
Petit et courageux , il remonte comme nous vers le Nord.

Nous nous relayons à la barre régulièrement car il ne s'agit pas de relâcher son attention: les troncs d'arbres sont nombreux et d'autre part il faut chaque jour bien programmer son passage et sa vitesse car il y a des "narrows" très nombreux qu'il nous faut passer absolument à l'étale de basse ou de haute mer.

Certains sont très connus comme le Seymour Narrows où la vitesse du courant peut atteindre jusqu'à 16 noeuds ce qui est effrayant.

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Seymour Narrows.

D'ailleurs tout ce voyage sera marqué par le calcul très précis des marées et des courants nous obligeant souvent à des départs très tôt le matin ou au contraire tard dans la matinée selon le "passage à niveau" qui se présente devant nous.

On ne rigole pas avec les courants en British Columbia.

D'une manière générale nous nous sommes toujours débrouillés pour naviguer avec le courant et ainsi franchir de longues distances à plus de 8 noeuds de moyenne pour une consommation de fuel ridicule pour la taille de ce bateau. Un fuel à 60c d'euro le litre!!!

Tous les soirs nous choisissons un beau mouillage et c'est malgré tout un très grand plaisir que de se retrouver tous les trois dans une cadre somptueux à savourer un apéro bien mérité. Il est souvent tard quand nous mouillons et ça change leurs habitudes à ces américains qui d'ordinaire vous invitent à dîner chez eux avant 18 heures!!!

 

 

Les merveilleux mouillages de la Colombie Britannique

Chacun y va de son petit plat.

Joel m'avait accompagné avec son gros pick-up au super-marché de Gig Harbor avant le départ mais Il a aussi préparé des plats cuisinés congelés  (lasagnes) et m'a rempli le congélateur de victuailles provenant du sien.

Nous avions fait très attention aux produits frais en particulier les fruits et légumes dont certains sont proscrits au Canada.

En cours de route Mark s'est penché sur le problème de l'unité électronique principale qui avait cessé de fonctionner après avoir dégagé une odeur épouvantable et un nuage de fumée blanche...Pas question d'aller tenter une intervention là-dessus mais plutôt  d'intervertir les deux unités en place, celle du bas par celle du haut.

Mark devait passer quelques heures à quatre pattes dans cette espèce de niche à chien remplie de composants électroniques et de kilomètres de câbles.

Mais au bout du compte il y est parvenu, je n'en revenais pas, mais au moment de tout remettre en marche les écrans se sont bien allumés (victoire) mais rien de correct ne s'y affichait!!

Ca aurait été trop beau de régler le problème aussi facilement.

J'ai alors eu l'idée d'appeler Haydon Webster à Auckland....C'est lui qui avait remis en route et configuré tout ce système en 2013/2014....J'avais eu un contact excellent avec ce technicien de très haut vol et nous étions devenus amis. Je connaissais sa femme et ses enfants et j'étais resté en contact avec lui longtemps après. Mais là cela faisait un bon moment  que nous n'avions pas correspondu. Je me demandais même s'il n'avait pas changé de boîte.

Haydon Webster sur le back-up à Aukland en 2014

Il y a des miracles:  je l'ai eu au bout du fil en 2' et après l'avoir chaudement  congratulé  je lui ai passé Mark  et voilà le problème réglé: Haydon se rappelle vaguement l'installation puis la mémoire lui revient petit à petit et il donne à Mark deux conseils qui vont fonctionner  à merveille.

Il y avait d'abord  une histoire de dongle, sorte de clé USB qui effectivement était mal engagé dans sa prise et qu'il aura suffit de replacer correctement pour solutionner déjà  pas mal de problèmes.

 Et puis il y avait dans la mémoire de cet ordinateur une quantité incroyable de fichiers  inutiles le ralentissant de manière insupportable et qu'il fallait donc éliminer.

Je me souviens très bien que lorsque une certaine fenêtre s'ouvrait sur l'écran pour demander si je voulais effacer les trajets enregistrés je répondais bêtement  toujours NON  ce qui fait que depuis 2013 tous les trajets enregistrés étaient dans la mémoire de l'ordinateur...quand on songe qu' il s'agit d'une succession de coordonnées  géographiques  enregistrées toutes les 10 secondes il devait y en avoir quelques dizaines de millions.

 Miracle donc : Mark clique sur "delete all tracks" et voilà un ordinateur soulagé pour de bon d'un poids énorme  et  qui redémarre à toute vitesse. Depuis plus aucun problème: le Simrad GB60 fonctionne en bas encore mieux qu'avant!!  

 

                    

L'unité principale et le back-up fonctionnent parfaitement.


       

                      UNE CATASTROPHE  SE PROFILE  A L'HORIZON   

Nous voilà donc en haut  de la Colombie Britannique, dans la région  de Prince Rupert, à la frontière canadienne avec l'Alaska.

Nous avons un bon réseau téléphonique et je décide d'appeler par principe, alors que théoriquement cela n'est pas nécessaire, les douanes US de Ketchikan où nous devons obligatoirement nous présenter.

J'ai sans doute fait une bêtise car je commence par dire à la douanière " I am french, please speak slowly..."  et puis j'embraye en lui disant que j'arrive le lendemain à Ketchikan en provenance de Friday Harbor. Un silence et puis elle me dit d'attendre, elle en réfère à son chef...

Un instant et puis la réponse tombe comme un couperet " the border is closed,  you cannot enter into the US waters"

WHAT!!!

J'en reviens pas, mes deux amis américains comprennent vaguement ce qui se passe mais n'y croient pas... J'insiste comme je peux, dans mon anglais approximatif, j'explique que nous avons eu l'assurance officielle de la douane à Friday Harbor que nous pouvions passer en Alaska. Rien n'y fait, elle persiste, je raccroche en lui disant que je vais la rappeler.

Conciliabule à trois...que faire, c'est incroyable. Une seule solution : rappeler Mark, le douanier de Friday Harbor.

Un coup de chance, il répond aussitôt, alors qu'il est de repos ce jour là: c'est l'autre Mark qui lui parle longuement.

Joel dubitatif alors que Mark est en communication avec la douane de Friday Harbor (WA)

Résultat: Mark le douanier nous dit que c'est ridicule, qu'ils ont mal compris (peut-être par ce que j'avais dit que j'étais français, en auraient-ils  déduit que j'arrivais d'Europe??)  que de toute façon il était impossible de refouler des citoyens US. "Il faut y aller et tout va s'arranger en arrivant à Ketchikan", nous dit-il.

Dernière image classique avant de franchir la frontière.

Le lendemain nous franchissons la frontière et  nous nous présentons vers 17 h au port.

Le temps de nous amarrer, de recevoir le capitaine du Port et nous appelons de nouveau la douane.

Pas de problème, ils arrivent dans 10' pour "inspection". Défense absolue de quitter le bord.

Effectivement les voilà qui se présentent: un grand costaud barbu qui prend les choses en main et un petit qui reste en retrait tout le temps (il s'avèrera plus tard  être le "boss").

Inspection des papiers, document remis par les canadiens, passeports et livre de bord.

Et puis le grand barbu se lève et dit solennellement " vous les deux citoyens US vous pouvez débarquer car je n'ai pas le droit de refouler un citoyen américain, c'est anticonstitutionnel, mais vous le français: demi-tour, vous  retournez au Canada."

Le ciel me tombe sur la tête,  et je revois encore l'autre Joel s'effondrant sur la banquette en se tenant la tête à deux mains...Mark, plus stoïque, parlemente longuement avec les douaniers.

Je n'y comprends rien .

On me dit qu'il faut que je prenne un taxi immédiatement pour me rendre au bureau de la douane en ville. Interdiction de mettre pied à terre même pas pour aller me ravitailler au super-marché .

Ce sont mes amis qui le feront pour moi.

Quelle est donc  la raison?

Arrivé chez eux j'y passe une paire d'heures puisque j'en ressors à la nuit tombante sous la pluie, sinistre!

Je réponds à toutes leurs questions. Ils photographient tous mes documents .

Le petit que je croyais un subalterne donne ses ordres au grand costaud barbu. Je cherche en vain à accrocher son regard, jamais pendant tout ce temps il ne m'a adressé le moindre regard comme s'il fuyait,  pas fier de lui.

A la fin je leur dis deux choses:

-expliquez-moi pourquoi? S'il vous plaît, parlez lentement et distinctement, que j'essaie de comprendre la faute que j'ai commise...

 - vous arrivez d'un Pays étranger, le Canada, et notre frontière est fermée...

- mais j'en ai le droit en vertu de l'accord entre vos deux Pays... J'ai respecté parfaitement les règles.

- oui c'est vrai, mais vous êtes rentré au Canada...

- je me suis juste rendu au ponton de la douane de Sidney comme l'exigent les autorités canadiennes, impossible de faire autrement, d'autant qu'ils devaient me remettre un numéro de transit officiel...

- oui, c'est bien ça: puisque vous avez accosté à un ponton, vous êtes bien rentré dans un Pays étranger .

Dialogue de sourds.

- vous connaissez mon âge, vous avez vu la taille de mon bateau, vous portez une lourde responsabilité s'il m'arrive quelque chose sur ce trajet jalonné de pièges de toutes sortes...

- I don't care, me dit le chef...si  vous ne vous exécutez pas immédiatement vous risquez la prison, une forte amende et bien entendu la perte de votre visa...

Je suis reparti sonné, dans un état second, en taxi jusqu'au bateau.

Ils me laissent la nuit mais demain à l'aube je dois avoir disparu .

Mes amis, qui ont pensé un moment m'accompagner, y ont renoncé car, et je les comprends, si cette frontière est bien fermée au Nord pourquoi ne le serait-elle pas au Sud et donc tout le monde  serait pris dans une souricière au Canada où il nous est tout aussi interdit de séjourner.

Le Covid rend vraiment FOU.

On commence même à se demander si notre ami Mark, le douanier de Friday Harbor, a bien toute sa raison!!!

La douane est une administration Fédérale Américaine et la Loi est la même partout..J'en arrive effectivement à me demander ce qu'il va advenir de moi et de mon bateau si j'arrive en bas à la frontière.

Je ne dors pas de la nuit.

Le douanier m'a remis un document que je dois présenter impérativement  à la douane canadienne de Prince Rupert où il est écrit un seul mot "refused"....

 

                                        RETOUR A LA CASE DEPART

 

Le lendemain j'embrasse rapidement mes amis qui prennent un avion pour Seattle le matin même et je file vers le Canada où j'arrive au ponton assigné par la douane vers 21h.

Ils viendront tôt demain matin, d'ici là interdiction de descendre à terre.

Le lendemain deux douaniers arrivent. Plutôt sympas, l'un d'eux est d'origine ...fidjienne, ça crée des liens malgré tout, on est entre océaniens!.

Ils comprennent très bien le problème. Ils sont désolés pour moi mais ne peuvent rien faire de plus que de me laisser un peu de temps pour faire des courses en ville et aller à mon rythme jusqu'à Sidney sans prendre de risque. Ils ont bien vu que demain aussi c'était mon anniversaire et que l'âge avançait sérieusement!!

Ils exigent de moi  une destination au Canada, car une fois arrivé en bas ils me laissent 3 jours pour quitter le Pays et rentrer chez moi...L'angoisse....Pris de court je songe  au chantier  Phillbrooks  de Sidney puisque j'ai eu affaire à eux déjà, de l'autre côté, à Roche Harbor. Je me disais que peut-être une convoyeur professionnel à double nationalité pourrait ramener Jade aux USA et moi y retourner en avion depuis le Canada.

Je quitte Prince Rupert le matin même de mon anniversaire, pas franchement gai cette année!

Je me dis que je vais faire de très courtes étapes pour me laisser le temps de réfléchir à toutes les solutions possibles et surtout voir avec les douanes de Friday Harbor quelle sera leur position quand j'arriverai à la frontière.

 

 

Souvent au mouillage je fais voler le drone pour admirer les paysages vus du ciel.

J'envoie un mail par satellite à Mark Matthews. Sa réponse, laconique, m'inquiète : "il faut que j'en réfère à mon Boss" puis un peu plus tard " mon Boss en parle à son supérieur",  à Seattle directement je suppose... Pas rassurant du tout...

Et puis la nouvelle incroyable m'arrive le 25: " Joël, tu es le bienvenu à Friday Harbor, on te reçoit et on te fournit ton  Cruising Permit pour un an " .

Je l'aurais embrassé mon Mark. Que d'émotions, de stress en si  peu de temps.

Mais comment expliquer cette différence d'interprétation de la Loi fédérale?

J'en ai déduit qu'en fait ces gens ne communiquent absolument pas d'un Etat à l'autre et que certaines décisions sont laissées au bon vouloir d'un fonctionnaire bien ou mal luné ce jour là.

Depuis j'ai entendu plusieurs de mes amis américains dire qu'ils avaient honte pour leur Pays. Chaque fois ça me faisait mal au coeur car ils n'y étaient pour rien et je n'ai pas jugé les USA à l'aune de ce petit fonctionnaire complexé incapable de regarder sa victime en face. 

N'empêche que cette "plaisanterie" m'a coûté cher non seulement  si l'on considère les frais que représentent 1400 milles parcourus  strictement pour rien  mais aussi en matière de stress et de perte de temps pour moi et mes amis obligés de rentrer précipitamment chez eux au lieu de découvrir avec moi l'Alaska.

Dès l'annonce par Mark de cette heureuse  issue j'ai accéléré la cadence passant de 40 milles par jour à  80.

 

Les "logs" dérivants sont un danger permanent, impossible de relâcher son attention.
J'admire le métier de ces marins qui, arrivant un peu trop tôt aux Seymour Narrows, effectuent un demi-tour prudent.
Aquelques milles des Seymour Narrows se trouve un excellent mouillage d'attente.
Je retrouve la civilisation près de Vancouver.

Le 30 j'arrivais en milieu de matinée à quelques milles de la frontière que j'avais l'intention de franchir sans relâcher à Sidney puisque j'avais l'assurance de pouvoir passer sans encombres de l'autre côté. J'en avais cependant fait part  aux Canadiens qui étaient tout à fait d'accord.

Le Ferry qui relie Vancouver à Sidney (Victoria).

Voilà soudain qu'un très gros pneumatique de la Police Canadienne m'intime l'ordre de ralentir et m'accompagne à quelques mètres sur bâbord.

Encore un choc: qu'ai-je encore fait de mal??

Ils savent tout de moi, ils m'ont suivi par l'AIS depuis Prince Rupert et s'étonnent que je ne me dirige pas vers le chantier Philbrooks à Sidney...Je leur explique tout et après avoir vérifié mes papiers ils me laissent filer vers la Liberté en me souhaitant une bonne fin de voyage.

Le Covid rend FOU j'ai des  preuves!!

Je passe la frontière à vive allure et me rends au plus vite à Friday.

Là j'appelle la douane qui me pose quelques questions techniques et me demande de me rendre au ponton  que je connais bien...

Une jeune douanière m'accueille très gentiment. Elle vérifie mes papiers et me remet solennellement mon Cruising Permit valable jusqu'au 30 juin 2022!!! 

J'en reviens pas, ici tout redevient facile, normal tout simplement!

Fin du cauchemar!!

Je vais mouiller dans Shipyard Cove au pied de la maison de Mark!!!

                                           JULY 4TH /ROCHE HARBOR

 

Je ne compte plus les 4 juillet passés aux Etats Unis depuis le premier en 1994 quand nous avions convoyé Chinta Manis de Seattle à Juneau, notre premier contact avec l'Alaska.

Je me souviens du feu d'artifice tiré au dessus de la baie de Seattle que nous admirions depuis le pont du bateau.

Et puis avec Marianne en 2011: nous arrivions à Kodiak depuis Tokyo un 3 Juillet juste pour une parade très drôle vécue au bout de l'unique route vers les dernières maisons.

Et puis encore en 2013 à bord de Espiritu Santo rejoint à Kodiak.

En 2017 arrivant du Kamchatka sur Jade à Dutch Harbor grelottant de froid sur la plage de galets.

Depuis c'est tous les ans soit à Friday Harbor soit à Ketchikan.

Cette année  je profite de mon retour imprévu à Friday Harbor pour m'équiper de mon Lumix et tenter de me poster au mieux pour fixer les meilleurs moments.

La parade se déroule sur l'avenue principale et je me régale à voir ce défilé hétéroclite qu'on pourrait aussi  bien organiser chez nous le 14 juillet.

Toute cette petite communauté de 3 ou 4000 âmes se retrouve dans une atmosphère bon enfant pour se montrer au moins une fois dans l'année.

Evidemment la bannière étoilée se retrouve partout, façades des immeubles, voitures, vêtements, chiens , chats.....Très gai.

 

J'ai vu défiler des vétérans en uniforme ouvrant la marche, de futurs candidats à la mairie dans de grosses bagnoles saluant la foule comme des hommes d'Etat, l'un deux toutefois, un  Afroaméricain rigolard,  déambule à pied sous les applaudissements, l'école de boxe féminine, les suffragettes en blanc, les membres du Seattle Yacht Club, les pompiers, la Loge Franc Maçonne locale, les propriétaires de chiens, des pirates goguenards, des collectionneurs au volant d'antiques tracteurs pétaradants John Deere ou Farmall .....Un vrai régal qui me met en joie et me permet d'oublier  les mauvais souvenirs de Ketchikan.

 

Le soir depuis le pont supérieur de Jade je suis au premières loges pour admirer un somptueux feu d'artifice tiré au dessus de la mer. 

 

                                                  LA REMONTADA

 

Durant ma descente j'avais réfléchi  des jours entiers d'abord à régler mon  problème immédiat, à savoir comment faire pour rester libre de mes mouvements et de préférence aux USA, mais aussi, dès que j'ai su que j'allais m'en sortir, comment j'allais pouvoir remonter en Alaska qui était  le but de ce voyage.

J'avais alerté Mark Tilden à Gig Harbor car il est le webmaster du site des propriétaires de Selenes.

Par lui je pensais pouvoir trouver des équipiers américains susceptibles de m'accompagner car cette fois -ci j'avais décidé d'éviter les eaux canadiennes et de passer par le large en dehors des eaux territoriales afin de  rallier l'Etat d'Alaska à partir d'un autre état US sans toucher aucun pays étranger.

Là plus personne ne pouvait me dire quoi que ce soit.

Et de fait j'ai reçu plusieurs candidatures et fixé mon choix sur un Californien de mon âge et sur un Floridien beaucoup plus jeune, ce qui n'était pas pour me déplaire en cas de coup dur en haute mer.

Bill et Richard. Deux types très intéressants comme je devais le découvrir plus tard.

Ceci dit pour plus de sécurité et avant même qu'ils me rejoignent j'avais moi-même appelé la douane de Ketchikan en Alaska pour être sûr de ne pas me voir refoulé de nouveau.

J'étais dans mes petits souliers...

A l'autre bout du téléphone un douanier sympa à qui j'explique mon projet et qui me réponds:

 " aucun problème, vous êtes parfaitement dans votre droit, mais pourquoi ne passez-vous pas par la British Columbia????"

Nouveau coup de stress, ai-je bien compris ce qu'il m'a dit?? je deviens barjo ??? C'est encore un coup du Covid  ??

Je lui fait répéter pensant avoir mal compris "oui, vous pouvez passer par la British Columbia et rendez  vous au ponton de la douane à Sidney pour vos papiers de transit au Canada ....."

Je suis sidéré.

Il faudra qu'on m'explique ce qui s'est passé en 15 jours!!!!

J'annonce cela à mes équipiers qui débarquent la veille du départ, eux qui s'attendaient à une longue traversée houleuse vent dans le nez...Ils sont interloqués, mais heureux, c'est infiniment plus confortable  de naviguer sur mer plate.

Je rappelle encore une fois Ketchikan avant d'oser franchir la frontière. Je tombe sur le même douanier qui se souvenait de mon premier appel et qui me dit" bon Dieu, puisque je vous dis que vous pouvez arriver à Ketchikan en passant par la British Columbia, allez-y!!!"

On refait donc le même trajet que je pourrais faire à présent les yeux fermés!!! 6 jours pour arriver à Prince Rupert .

Effets de brouillard sur une île granitique au Sud de Prince Rupert.

Excellent moment passé avec deux américains particulièrement différenciés.

Voyez un peu.

Le plus âgé, Bill, originaire du Texas où ses parents tenaient un ranch (on s'y croit, c'est bien l'Amérique qu'on aime!!!) fait des études supérieures d'ingénieur à Berkeley en Californie.

Bill et moi faisons voler le drone.

Il intègre très jeune, et y passera 25 ans de sa vie, le fameux centre de recherche de Los Alamos.

Juste pour vous rafraîchir les neurones: une base secrète perchée dans une chaîne de montagnes en altitude au Nouveau Mexique. C'est là que Oppenheimer a conçu la première bombe A (celle d'Hiroshima) puis son collègue Edward Teller la bombe H.

Le centre secret de Los Alamos dépend de l'Université de Berkeley.

Quand au plus jeune, Richard, lui aussi a une vie passionnante: il intègre très jeune les forces spéciales aéronavales. Pilote embarqué sur porte-avions nucléaires il fait essentiellement du renseignement et manipule des appareils électroniques ultrasophistiqués.

Revenu à la vie civile il monte une société d'une trentaine d'employés qui travaille uniquement pour la CIA et d'ailleurs dans les locaux mêmes de la CIA à Washington, à concevoir des programmes informatiques, je n'en saurai pas plus.

Il me raconte comment, tous les 5 ans je crois, il est tenu de passer au "polygraph" cette redoutable machine à détecter les mensonges. Pour gérer son stress il me confie qu' il fixe alors une pendule au dessus de la porte et essaie de ne penser à rien du tout, faire le vide, et donc à répondre machinalement sans montrer la moindre émotion.

Richard.

J'ai d'ailleurs pu constater de visu le métier de ce "spécialiste".

Nous étions accostés au ponton de la douane de Sidney et les deux douaniers, contrairement au premier passage et sans doute par ce que j'étais "dans leur radar" après ma première expérience malheureuse, étaient sombres et inquisiteurs.

Ils demandent à mes deux équipiers de se tenir à l'écart sur le ponton et à moi de rester dans le cockpit à l'arrière.

Il faut ici que je précise un détail qui aura son importance pour la suite.

Les restrictions canadiennes sont draconiennes concernant les vivres et l'alcool et ce d'autant plus qu'il est hors de question d'aller se ravitailler en cours de route. Concernant l'alcool c'est 2 bouteilles de vin  OU 1 bouteille d'alcool fort OU 12 cannettes de bière. Ca fait peu pour un bonne semaine à trois. J'avais donc acheté un carton de Malbec argentin, ouvert le carton, sorti le container en plastique pour le planquer quelque part.

J'en avais parlé à Richard (de la CIA) qui m'avait dit "je m'en charge, fais moi confiance".

Il logeait en bas à l'arrière dans ce qu'on appelle le "crew quarter". C'est un endroit spacieux avec une belle cabine à deux grands lits superposés, une salle de bain indépendante et une sortie sur la plateforme arrière si on veut éviter de traverser le salon au dessus.

Les deux douaniers se séparent, le premier veut absolument ouvrir un coffre fort dans ma cabine (je suis bien incapable de lui donner la combinaison car je ne l'ai jamais utilisé depuis 8 ans). Il  y passera une heure sans aucun résultat. L'autre descend directement dans le crew quarter et le voilà qui commence à tout fouiller méticuleusement....Et ça dure plus d'une heure. Je me dis que c'est impossible qu'il ne tombe sur le container de Malbec et j'en informe très discrètement Richard sur le quai l'implorant d'en assumer la responsabilité car je ne souhaitais pas en rajouter sur mon compte déjà écorné!!

Il acquiesce sans barguigner.

Le douanier remonte enfin et me dit "il y a quelqu'un qui couche en bas, qui c'est?"

"Richard"

"Vous savez si il a un sac de sport rouge?"

"???????"

Il rameute tout le monde en haut et dit "Richard, c'est à vous ce vin?"

"Yes, Sir"

"Où l'avez vous acheté?"

"au Kings Market de Friday Harbor"

Je reste complètement abasourdi devant cette réponse automatique et spontanée : ce type est arrivé directement d'Atlanta la veille au soir. Il n'a jamais mis les pieds dans l'Etat de Washington, il ne connait absolument pas Friday Harbor car je l'ai conduit directement de son avion au bateau....

Pendant qu'il attendait sur le ponton et averti que les douaniers s'acharnaient sur sa cabine il a eu la présence d'esprit de chercher sur Google le nom du seul supermarché de Friday Harbor... Pile dans le mille, chapeau la CIA!

Très brillant, il s'est avéré un excellent compagnon qui était là en fait pour apprendre car il venait tout juste d'acheter  son Selene.

Et bien lui en a pris car au moins il aura appris les plus courants noeuds de marins.

 En arrivant à Ketchikan il m'avait fallu sauter en catastrophe sur le ponton pour refaire correctement les noeuds de cabestan qu'il était incapable de nouer, ça m'a surpris mais du coup je lui ai bien montré et je suis certain qu'il les fait à présent parfaitement. Tellement simple!

En me disant bye bye il s'en est excusé  et je lui ai donné une bonne accolade.

Ah! au fait, vous êtes impatients de savoir ce qui s'est passé en arrivant à Ketchikan pour la deuxième fois en à peine un mois!

Hé bien rien du tout: 

Coup de fil (inquiet) à la douane:

- "Vous pouvez me donner votre numéro de cruising licence?"

 Je m'exécute ayant préparé la réponse bien avant...

-"OK , welcome et bon séjour en Alaska" et il raccroche...

Le Covid rend fou.

Qu'a-t-il bien pu se passer en un mois?

Le premier douanier s'est-il rendu compte qu'il avait fait une grosse bévue? S'est-il fait taper sur les doigts?

Ont-ils échangé malgré tout avec Friday Harbor??? Je ne le saurai jamais.

Un mois de perdu et des frais inutiles.

Ketchikan en 2019 avant Covid
Ketchikan aujourd'hui au temps du Covid....

     

    

     

  

Les ruelles désertées de Ketchikan.

  

  

Il se fait remorquer au sec, moteur à fond, hélice vrombissante!

                      

                                                     L'ALASKA ENFIN

 

Bill reste une bonne quinzaine de jours avec moi et j'en suis ravi car au moins je vais pouvoir échanger des idées avec quelqu'un de grande valeur, de beaucoup d'expérience.

Ses récits sur Los Alamos m'ont passionné, j'ignorais presque tout de cette Opération Manhattan puis de la fameuse "guerre des étoiles" de Ronald Reagan à laquelle Bill a participé à son niveau .

Il avait, durant sa carrière, fait une longue croisière à bord d'un navire de recherche scientifique orienté principalement vers  la sismologie. Il avait entre autres visité les îles Salomon et le Vanuatu et bien entendu la Nouvelle Zélande, pour parler des îles qui nous sont proches.

Je lui fait découvrir de nombreux mouillages  entre Ketchikan et Sitka sur l'île de Baranof  dont l'adorable Meyers Chuck où je retrouve des habitants rencontrés il y a deux ans.

Derrière Bill, un pêcheur et sculpteur, retrouvé à Meyers Chuck.

C'est une sorte de petit village pour gens sans doute assez aisés mais épris de solitude, de tranquillité, de nature. Les maisons sont ravissantes et les rares habitants permanents ont déjà préparé et soigneusement stocké leurs réserves de bois pour l'hiver.

Il y a une sorte de petite scierie nommée pompeusement "Meyers Chuck Timber Company Ltd".

La Meyers Chuck Timber Company Ltd

Nous rencontrons une Mrs Meyers descendante directe (c'est la fille) du fondateur de la communauté.

Par la suite,  convaincu par un pêcheur local connaissant comme sa poche le moindre recoin de la région, je décide de prendre le raccourci par Rocky Pass  qui nous amène directement au Chatam Strait car je veux retrouver les beaux mouillages de la côte Est de l'île de Baranof.

J'avais déjà hésité à m'y aventurer les années précédentes. La carte marine fait peur!!!

Je fais exactement comme il est prescrit: j'arrive au Summit qui porte bien son nom car l'eau y arrive des deux côté du détroit autrement dit quand on démarre d'un côté avec le flot et qu'on arrive au Summit à l'étale de marée haute on redescend avec le jusant. Et comme c'est au Summit que se trouve le passage le plus étroit et le moins profond on se trouve alors dans les meilleures conditions pour traverser.

Tout s'est passé comme prévu sauf justement un peu avant le Summit au passage d'un coude nommé très intelligemment "Devil's elbow", un virage à 90° à particulièrement bien négocier.

A ce moment précis j'ai les yeux fixés sur la carte électronique de mon GB60  zoomée au maximum et je vois que le bateau se dirige inexorablement vers un rocher alors que par ailleurs je navigue dans un chenal parfaitement marqué par des balises latérales rouges et vertes. Je suis pris d'une panique horrible m'attendant à chaque instant à entendre le bruit effroyable du crash, j'imagine le bateau immobilisé et la marée commençant sa descente je vais me retrouver  suspendu dans les airs sans plus pouvoir bouger.

Mais rien ne se passe... aucune des autres cartes (j'en ai 3 autres) ne montre ce foutu rocher. La carte principale est donc fausse. Ca me fait rétrospectivement froid dans le dos de constater une telle erreur cartographique. Heureusement que nous avons plusieurs choix de cartes, il faut les confronter pour se faire une opinion décisive, mais à ce moment là  j'étais totalement concentré  sur le système principal juste sous mes yeux alors que je négociais la partie la plus délicate du passage.

J'ai mis un bon moment à me remettre de mon émotion.

Nous sommes accompagnés par des loutres pendant tout le passage.

                                                   DE RED BLUFF COVE A SITKA

 

Je voulais attaquer la croisière autour de Baranof par l'une des plus belles baies d'Alaska, Red Bluff Bay. Je la connais bien à présent et la retrouve avec grand plaisir. C'est un long fjord un peu sinueux et impressionnant par la verticalité de ses parois.

L'eau y est toujours calme et à son extrémité le fjord s'élargit un peu et se termine par une vaste plaine alluviale parcourue de ruisseaux et dominée par un sommet conique enneigé.

Les saumons y abondent et donc les ours, mais aussi les aigles pêcheurs et les phoques.

Nous sommes à la mi-juillet, en plein été et c'est la déception: avant même d'arriver au mouillage je découvre un énorme Yacht mouillé au pied de la grande cascade qui rugit alimentée par les importantes pluies récentes. Puis j'en aperçois un deuxième un peu plus loin et enfin c'est tout une armada de bateaux moins gros qui sont mouillés là où d'habitude nous sommes seuls ou au pire deux ou trois.

Il y en a même qui sont en "rafting" accouplés les uns aux autres: un groupe de 6 Grand Banks qui font une croisière organisée depuis Juneau. L'horreur, je compte 16 navires au total et nous n'avons pas la place de mouiller. Obligés de rebrousser chemin et de mouiller pour la nuit au milieu du fjord sans accès à la vue magnifique de la cascade et de la montagne.

J'ai l'impression que ce jour là a dû voir plus de bateaux que jamais auparavant. J'y suis retourné deux fois par la suite et j'étais tout seul...

Nous remontons alors vers Sitka par le Peril Strait.

Nous apercevons de nombreuses baleines à bosse sur le chemin. Mais pas de "bubble net feeding "pour l'instant.

Nous faisons une courte escale à Warm springs Bay où habite mon copain Jim, mais il est parti en croisière autour de Chichagof Island vers le Nord. Il y a un Whale Research Center où j'apprends que les baleines sont du côté de l'île Kuiu plus au sud.

Un superyacht à Warm Springs.

Nous stoppons à Ell Cove qui porte bien son nom du fait de sa forme en "L". C'est une ravissante petite baie très abritée où nous voyons arriver dans la soirée un vrai musée flottant: au bruit de son moteur j'ai vraiment cru qu'il marchait à la vapeur. Son propriétaire nous explique qu'à très petite vitesse il n'utilise que deux cylindres sur les quatre...Ta.....Toum......Ta....Toum... on a presque l'impression qu'il va caler tellement les coups sont espacés.

C'est un grand bateau en bois construit en 1924, presque centenaire,  avec une étrave bien droite, la coque et les superstructures sont peintes en blanc, les portes et les encadrements de fenêtres sont en bois vernis. Une beauté que je ne me lasse pas d'admirer.

Le Westward construit il y a un siècle et en parfait état de marche.

Les américains sont très conservateurs et classiques dans leur goût pour les bateaux. On voit très souvent, y compris en pêche professionnelle, de vrais reliques maintenues en parfait état par des propriétaires amoureux des belles choses.

J'avais déjà été frappé en visitant le Maine, sur l'autre côte, par le nombre de goélettes naviguant à l'ancienne sans moteur ni winches, tout à la voile et à la force des bras!

J'avais d'ailleurs conseillé à mon vieil ami André Rameau, qui avait si bien réussi les aménagements intérieurs de Savannah, un travail d'ébéniste parfait, qu'il ferait bien d'aller faire un tour là-bas pour voir les nombreux chantiers de construction navale en bois, comme le sien, et admirer les merveilles qui en sortent.

Ils produisent un ou deux bateaux par an, ce qui est très peu, mais des chantiers de ce type il y en a partout.

Les américains sont donc très classiques et préfèrent les monocoques aux multicoques très rarement rencontrés surtout en Alaska.

La vitesse n'est pas leur priorité manifestement, ce qui ne les empêche pas d'être très admiratifs des français champions incontestés des bateaux rapides en particulier autour du monde en solitaire ou en équipage.

La pêche reprend ses droits comme toujours en Alaska.

                         

                       LE COMPAS DE ROUTE SUSPECT DE COVID-19

     Cette histoire va en faire rigoler plus d'un. D'accord on dit traditionnellement que les marins sont solidaires mais ils ne manquent pas, dans l'intimité, de se moquer des bêtises des autres. Je connais!!

J'avais remarqué au deuxième départ, lors d'une courte traversée d'Est en Ouest  du côté de Roche Harbor, que le cap affiché du compas électronique était très discordant avec la route vraie sur le fond.

Il indiquait une direction proche du Nord. Mais le courant était aussi très fort dans ce coin...Dérive???

Notre cap ensuite vers  Ketchikan c'était plus ou moins du Nord, le pilote Automatique fonctionnait très correctement et si nous constations sur la carte électronique un écart entre le cap magnétique et la route vraie cela n'était pas vraiment gênant. D'autant qu'avec les violents courants de marée nous pouvions toujours supposer l'existence d'une certaine composante de dérive.

Mais là, depuis Ketchikan, nous faisons route à l'Ouest et la déviation devient franchement caricaturale.

La route fond en rouge, le cap du bateau et le cap compas totalement discordants: Covid???

Jade est équipée de plusieurs compas dont un compas de route classique situé au dessus des consoles de navigation, installé sur la "ligne de foi" du bateau. Celui-ci est parfaitement exact compte tenu de la déclinaison magnétique du lieu et de sa courbe de compensation, le tout aboutissant à afficher un Cap Compas différent du Cap vrai du fait de la déviation, tout cela étant connu depuis la nuit des temps.

Mais le problème c'est que l'électronique du bord, elle, est asservie à un gyrocompas/ fluxgate installé quelque part dans le bateau, relié aux instruments de navigation par un cable. Dans le fratras des cables aboutissant aux instruments il m'aurait sans doute fallu de longues heures pour trouver le bon cable et surtout le suivre jusqu'au compas lui-même. Quasi impossible.

Dès le début j'avais bien songé à la possibilité d'une masse métallique située dans l'environnement de ce compas pour expliquer sa désorientation.

Il fallait donc le trouver.

Après concertation nous nous décidons à chercher dans l'axe du bateau au plus près du centre et le plus bas possible afin de limiter l'amplitude des mouvements.

Diagnostic: d'abord chercher dans ma cabine. Au pied de mon lit une trappe, que j'ai ouverte des dizaines de fois permet l'accès à une grande cale. J'ouvre la trappe et, dans l'instant, je fouille des yeux le dessous du plancher et je tombe direct sur le fameux compas.

Vraiment chanceux!!

Comme neuf, il est fixé sur la cloison qui jouxte la cale avant. Je ne vois rien de suspect aux alentours susceptible d'expliquer le problème. 

On revient bredouilles.

Et puis en essayant de rassembler mes idées, puisque le phénomène est récent, je tente  de me remémorer ce que j'ai pu déplacer dans les semaines précédentes.

D'un seul coup, je me précipite dans la cale avant et inspecte les lieux où effectivement j'ai "mis de l'ordre" avant le départ. Il y a là des pots de peintures, des bidons en plastique vides et puis là-bas tout au fond, bien calé contre la cloison, une boîte en carton que j'attrappe: deux haut-parleurs neufs en stock....Leurs puissants aimants se trouvent à quelques centimètres (l'épaisseur de la cloison) du gyrocompas .....

Grosse, grosse bêtise! Ne vous moquez pas, non seulement je n'avais jamais repéré ce compas mais rien n'indiquait qu'il était là juste derrière la cloison...

Bonne leçon et retour instantané à la normale. 

                                       

                                           COURT SEJOUR A SITKA

 

Arrivés à Sitka je prends un poste à quai pour refaire le  plein d'eau, un grand nettoyage de Jade, quelques vivres pour la suite et je repars seul au mouillage, Bill ayant pris l'avion pour Los Angeles .

Sitka. Grand port de pêche. Ancienne capitale russe de l'Alaska. Comme toujours beaucoup de bateaux de travail en bois, traditionnels, parfaitement entretenus.

En me baladant vers la ville je passe par le quartier des "natives" en bordure de la baie .

Je retrouve dans un virage le coin  qui nous avait intrigués il y a deux ans. Ca a un peu changé : l'amoncellement de débris de toute sortes a  fait place à une  construction hétéroclite évoquant de très loin une vague forme de navire. En fait ce sont sans doute les mêmes éléments disparates qui ont été rassemblés et réunis pour former cette sorte de maison/bateau où l'on distingue des objets récupérés sur des épaves ou des navires en fin de vie. Il y a une entrée que je m'apprête à franchir lorsque je vois un grand type en sortir, mal rasé mais de fière allure. Nous nous présentons, lui c'est  Scotty et il s'affaire à construire avec tout ce qu'il peut trouver se rapportant à la Mer un " fish and chips" à l'enseigne de "Sea Daddy" car, si j'ai bien compris, s'il n'y arrive pas rapidement les autorités vont ordonner la démolition et le nettoyage des lieux de manière imminente.

Scotty dans son jus....

Je me régale et pense à mon ami Raymond qui serait ébloui par tant d'objets de récupération ayant tous une histoire.

Nous entamons une discussion passionnante qui tourne encore une fois autour de Lituya Bay, de Lapérouse et du fameux canon trouvé chez Jim à Port Townsend. Scotty découvre l'histoire du canon et se pose les mêmes questions  que nous : le canon viendrait-il bien de La Boussole ou de l'Astrolabe? Il en connait un bout le Scotty, et je recevrai par la suite nombre de textos écrits en "slang" télégraphique mais que j'arriverai à déchiffrer avec l'habitude.

Il me dit "si tu veux voir du "bubble net feeding" vas au Cap Ommanney". Ce n'était pas mon intention car il faut quitter l'abri des fjords et faire route au large, mais je veux absolument en voir et surtout tenter de les photographier depuis le drone.

Le Cap Ommaney c'est l'extrêmité sur de Baranof, assez mauvaise réputation.

Seul à nouveau sur Jade je me décide quand même à tenter le coup .

Tant pis j'y vais.


   

                             UN TOUR DE BARANOF PAR LE SUD

 

Je connais cette côte pour l'avoir déjà parcourue il y a deux ans. J'y connais plusieurs baies bien abritées.

Baies calmes au Sud de Sitka.

Malheureusement le temps se gâte et c'est sous des trombes d'eau que je passe le fameux Cap où je distingue de nombreux "blows" de baleines à bosse mais pas de regroupement et surtout aucune envie de faire voler  le drone dans la pluie.

Je remonte l'île de Baranof par l'est mais cette fois, fort de l'information recueillie quelques jours plus tôt à Warm Springs, je traverse le Chatham Strait et aborde l'île Kuiu largement indentée par 3 grands fjords qui se rejoignent pour former Tebenkof Bay.

J'arrive assez tard dans la soirée mais déjà j'aperçois de loin, longeant la côte, de nombreux jets verticaux de vapeur, les "blows" des baleiniers d'autrefois "blow oh oh" criaient-ils depuis la vigie.

Je me rapproche d'un petit groupe de baleines qui se fichent complètement de ma présence, elles patrouillent en surface puis réalisant leur figure habituelle plongent profondément en un arc parfait se terminant par la queue à la verticale dégoulinante d'eau qui cascade avant de disparaître.

On se demande toujours où et quand elles vont refaire surface, c'est un jeu, car leur apnée est très longue. Mais elle réapparaissent toujours et je m'amuse à les suivre un moment, mais pas de bubble net feeding aujourd'hui dans ce coin.

Le mouillage est au fond d'un des fjords, calme et toujours aussi "scenic".

Le lendemain je me dirige plus au nord vers la Bay of Pillars et traverse donc cette sorte d'immense embouchure qui donne sur le détroit de Chatam.

Il y a là des bateaux de pêche et énormément d'oiseaux et puis j'aperçois au milieu de cette agitation un nombre de souffles inimaginable. Jamais de ma vie je n'ai vu au même endroit autant de jets de vapeurs montant haut vers le ciel. Certains sont très proches les uns des autres suggérant enfin un regroupement de baleines en pêche communautaire.

 

Le "bubble net feeding"

Ce phénomène est unique et à ma connaissance n'existe que dans cette région du globe: les baleines à bosse après avoir repéré des bancs de petits poissons souvent en quantité considérable, se rassemblent en un seul groupe de plusieurs individus, jusqu'à 15 ou 20 parfois. Elles  communiquent entre elles, plongent en même temps, émettent sous l'eau des sons puissants et affolants  pour leurs proies, puis soufflent des bulles d'air qui forment une sorte de mur à l'intérieur duquel leurs victimes sont piégées. Alors elles remontent toutes ensemble la gueule grande ouverte, sans se gêner  ni se faire concurrence  et émergent en même temps dans un bruit effrayant.

On distingue très bien une multitude de petits poissons argentés, anchois, sardines, petits saumons, harengs, sautant en tous sens pour tenter d'échapper, mais bien peu y parviennent.

Les oiseaux par centaines se servent au passage dans un concert de cris aigus.

 Alors elles referment bruyamment leur gueule énorme et chassent l'eau à travers leurs fanons pour engloutir des tonnes d'une nourriture qui contribuera à les engraisser pour passer l'hiver et mettre au monde un petit dans des eaux plus clémentes.

Ce que j'avais découvert en me renseignant sur ce phénomène c'est qu'en réalité les baleines à bosse sont équipées d'un pharynx étroit qui ne leur permet pas de déglutir de grosses proies contrairement à d'autres espèces dont les baleines à dents, cachalots, orques etc....

Il y en avait partout,  je ne savais plus où me diriger pour être aux premières loges. A un moment donné j'avais repéré un bubble net  feeding à un quart de mille environ. Je les vois toutes plonger et me dis que j'en ai pour plusieurs minutes avant qu'elles n'émergent à nouveau. Je me dirige donc dans cette direction sans trop savoir où ça allait se passer, je stoppe le moteur et j' attends,  mon appareil photo balayant une zone où je pensais les voir et soudain me tournant vers la gauche : elles sont là émergeant toutes à la fois et me surprennent à quelques mètres à peine de mon étrave. J'avoue avoir eu peur devant cette énormité surgissant des profondeurs sombres de l'océan.

 

J'ai juste le temps de les fixer sur la pellicule mais je suis presque trop près. Je reste plusieurs minutes à contempler ce spectacle offert gratuitement à mes yeux écarquillés. L'eau est bouillonnante, vert pâle, on distingue des nageoires pectorales frappant la surface, des gueules béantes pointées vers le ciel bas et chargé de nuages noirs, et des centaines d'oiseaux piaillant a qui mieux-mieux.

Je n'ai pas d'autre mot qui me vienne à l'esprit que "orgiaque". C'est une énorme orgie.

Vous avez dit"heureuse"????

Cela me rappelle ces gnous qui migrent par milliers du Kenya vers la Tanzanie et que les lionnes, cheetahs, hyènes et rapaces poursuivent pendant des semaines, en massacrant des quantités comme si les gnous étaient mis au monde pour servir de nourriture à tout ce que l'Afrique compte de carnassiers.

Ici c'est pareil: des poissons naissent par milliards juste pour nourrir les plus gros et les oiseaux de mer.

Je ne sais pas combien de milliers (millions) de tonnes  ces baleines réparties à la surface du globe peuvent engloutir annuellement, mais c'est considérable.

L'Homme là dedans est un peu dépassé: il y a moins d'un siècle on avait presque exterminé ces animaux. En Géorgie du Sud c'est 300000 baleines qui ont été capturées et dépecées. Personne à l'époque n'y voyait le mal: comment s'éclairer avant la découverte du gaz et du pétrole. L'huile de baleine était précieuse, indispensable. Les baleiniers, des hommes jeunes et courageux, suscitaient plus l'admiration que le dégoût.

Et puis certains peuples en faisaient leur ordinaire. Je me souviens de la réflexion de mon ami japonais Kondo San, interloqué parce qu'à la sortie d'un musée consacré à la pêche à la baleine nous avions, nous occidentaux, osé acheter du steak de baleine : " vous voulez en manger alors que vous nous interdisez d'en pêcher!!!"

Nous lui avions répondu que "c'était idiot de ne pas y goûter une fois dans sa vie et que de toute façon c'était trop tard, elle était cuite!".

C'est alors que Kondo San nous explique que lui, issu d'une famille très pauvre, avait mangé de la baleine durant  toute son enfance car c'était de loin la viande la moins chère au Japon. A présent cela lui manquait mais il n'avait absolument pas les moyens d'en acheter...

Cela nous a tout de même fait réfléchir, car aujourd'hui elles sont presque totalement protégées et se multiplient et donc consomment des quantités de poissons ou de krill que d'autres espèces ont du mal à se procurer (Manchots dans le Sud, phoques etc...).

Il n'y a plus un endroit maintenant dans le monde maritime où on ne voit  se multiplier les Sociétés de Charter proposant  le "whale watching".

Au début ça m'amusait, maintenant ça m'énerve un peu.

Par contre personne ne se préoccupe des sardines, anchois ou autres harengs qui vont peut-être un jour aussi être en péril...

Honnêtement, je n'y connais absolument rien, mais cette réflexion me vient souvent: il faut que l'Homme veuille absolument agir sur la nature et la gérer, et de manière tout à fait différente selon les époques d'ailleurs.

Et puis aussi: certains animaux font plus rêver que d'autres: baleines et dauphins, tortues marines, mais requins, serpents, caïmans c'est l'horreur!

On parle aussi  beaucoup, et à raison, du réchauffement climatique mais chaque fois que j'y pense quand je suis en Alaska je constate  que je navigue dans des fjords gigantesques qui, il y a à peine 15000 ans, étaient façonnés par une calotte glacière de plusieurs kilomètres d'épaisseur. Elle a totalement fondu en très peu de temps à l'échelle de l'Univers.

4 millions d'habitants il y a 15000 ans et donc un réchauffement climatique assez rapide, naturel et cyclique, nous sommes en ce moment, et pour des siècles encore, en période interglaciaire. Le glace reviendra un jour!!!

J'abandonne, rassasié, les baleines pour mouiller dans la très belle Bay of Pillars que je ne connaissais pas et où je rencontre un ermite bien sympathique qui vient à bord passer un moment accompagné de son chien.  Il occupe une ancienne "cannery" qu'il fait visiter de temps à autres aux touristes de passage principalement ceux des petits navires d'expédition du National Geographic.

 

Merveilleuse Bay of Pillars (Kuiu Island).

                                         

                                                       SITKA A NOUVEAU

 

 Je  reviens à Sitka car j'ai reçu une bonne nouvelle: mon copain Joël de Kodiak m'appelle pour me dire que son fils adoptif, Michael, a peut-être quelque chose d'intéressant à me proposer.

Je connais Michael. J'avais dîné avec lui à Anchorage alors qu'il était le patron des State Troopers de l'Alaska, l'équivalent de notre Gendarmerie Nationale. Mais depuis il avait connu une importante promotion qui l'avait amené à Washington DC dans un cadre que je qualifierai de "top secret" car Joël prend toujours un air mystérieux quand je lui demande "mais Bon Dieu qu'est-ce qu'il fout à Washington? Il protège le Président?"

Michael m'annonce qu'une de ses jeunes collègues, Barbara, serait très intéressée de découvrir l'Alaska en croisière sur Jade. Elle vient de faire le tour du Mont Rainier au sud de Seattle et doit terminer ses vacances  au pied du Mont Mc Kinley dans le parc de Denali au Nord d'Anchorage.

Elle a une semaine devant elle pour venir à bord.

Je lui dis OK  et je l'attends donc après avoir refait des vivres et nettoyé un peu le bateau qui est dans l'ensemble en très bon état car tout seul je ne salis pas grand chose.

Un matin je vois descendre du taxi une grande fille de 30 ans en pleine forme équipée d'un énorme sac à dos plein à ras bord et de deux autres sacs et d'une paire d'escarpins qu'elle porte à la main.

En fait elle fait un grand voyage dans les Etats de l'Ouest en campant un peu partout.

Elle n'a pas froid aux yeux et j'ai vite compris en discutant avec elle qu'elle est spécialiste de sports de combat, qu'elle manipule les armes à feu, qu'en fait elle est officier de l'US Army et travaille à Washington dans le renseignement....Entre autre elle a passé un an planquée dans une base secrète au Kurdistan  Irakien.

Décidément cette année est marquée par des rencontres un peu "spéciales".

Elle s'installe très rapidement à bord car nous partons vite vers un mouillage abrité mais assez éloigné, juste avant de franchir à l'étale le lendemain matin, le fameux Sergius Narrows: 8 noeuds de courant à mi-marée.

Elle me propose du "wild Alaskan salmon jerky", des morceaux de saumon séché et fumé. Why not, en général c'est plutôt du boeuf (biltong en Afrique du Sud) et, bien relevé, c'est excellent. Souvent trouvé dans les rations de survie.

Je goûte avec curiosité et découvre un goût horrible de poisson terriblement sucré.

Et je me remémore une histoire récente assez semblable: avant de quitter Ketchikan avec mon équipier américain Bill, celui-ci me dit qu'il avait acheté au Supermarché du coin des saucisses à faire griller au BBQ avec la sauce ad hoc. Bon. Et d'un seul coup il me dit " mince, j'ai oublié les haricots rouges".

Nous étions sur le point de partir mais pas à 10' près " fonce, vas y!".

Quelques jours plus tard il me fait ses saucisses sauce BBQ avec haricots rouges: pour moi absolument immangeables, la sauce était quasiment de la confiture et les haricots hypersucrés ...

J'ai tordu le nez en mangeant du bout des lèvres et lui ai laissé finir le reste, merci sans moi.

Après son départ il y avait cette sauce BBQ dans une étagère du frigo dont je ne savais que faire et que j'ai fini par mettre à la poubelle, moi qui d'ordinaire répugne à jeter de la nourriture, mais là c'était vraiment trop.

Les Américains, du moins certains, ont encore quelques progrés à faire en matière de gastronomie.

 

 

               PERIL STRAIT ET COURTE INCURSION SUR LA COTE EST DE BARANOF

Comme prévu dans mon plan de route nous nous arrêtons le premier soir dans une belle baie juste avant le franchissement des Sergius Narrows prévu à l'étale demain matin.

L'image satellite montre le courant portant vers le NE.

Tout se passe normalement et au nord de ce passage étroit et tortueux nous nous apprêtons à déboucher dans le Peril Strait.

C'est là que nous assistons à un magnifique spectacle. De loin j'avais aperçu un "blow" de baleine à bosse, banal à priori. Je m'en rapproche doucement, mais elle avait plongé déjà depuis un moment et n'avais aucune idée de l'endroit où elle allait réapparaître.

Tout à coup, et c'est la surprise totale, pas même le temps d'attraper mon Lumix,  je vois à la surface de l'eau à quelques dizaines de mètres un grand cercle absolument parfait de bulles d'air venant crever la surface parfaitement immobile de l'eau, le temps de comprendre et nous assistons stupéfaits à l'arrivée soudaine d'une énorme gueule de baleine engloutissant des milliers de poissons argentés frétillants et incapables d'échapper à leur funeste destin. Elle se gave devant nous. C'est la première fois que je vois une baleine solitaire pratiquer un bubble net feeding.  Quelle beauté.

Cela est donc possible alors que j'avais toujours entendu parler de pêche solidaire, de coopération, d'entraide entre ces mégaptères .

Il semble donc que non, mais je n'ai pas trouvé grand chose sur le sujet.  

Avec Barbara nous refaisons les principaux mouillages de la côte Est de Baranof : retour à Ell Cove , Warm Springs et Red Bluff Bay cette fois-ci déserte.

Barbara à Ell Cove.
Ce saumon joyeux est-il conscient de ce qui l'attend?
Jade au mouillage dans Ell Cove.

 

 

 

Warm Springs , ballet de sea lions, avec ou sans moustache!!!

 

A Warm Springs ce n'est pas l'eau de la cascade qui est brûlante...
Takatz Bay , un must de la Côte Est de Baranof Island.

A Warm Springs je retrouve Jim, mon ami de Port Townsend, qui possède une couleuvrine du XVIII ème de fabrication française dont nous nous interrogeons depuis un an sur l'origine: Lituya Bay, Lapérouse??? 

Il habite une des plus petites maisons qu'il tient de son père, originaire de Petersburg, mais avec la plus belle vue, en "première ligne" comme on dit au Cap Ferret!!! 

Lani and Jim Brennan devant leur maison de Warm Springs.

Je laisse Barbara à Angoon sur Admiralty Island.

Je ne l'accompagne pas jusqu'à son hydravion en bordure de la baie de l'autre côté car je n'ai pas franchement envie de revoir un village Indien en Alaska, j'en ai vu beaucoup et à chaque fois j'en sors plutôt déprimé.

 

                                         CHICHAGOF ISLAND 

 

Je décide alors de faire le tour de Chichagof Island par le nord pour retourner à Sitka par la côte Pacifique.

Je découvre une nouvelle baie de toute beauté qu'on m'avait indiquée à l'escale de Warm Springs: Pavlov Harbor. Au sud de cette grande baie ouverte au Nord se trouve une rivière alimentée par une cascade que remontent les saumons pour atteindre le lac au dessus.

Les touristes y viennent en hydravion depuis Juneau.

Je le découvre à mes dépens: à peine arrivé en début d'après-midi, je me précipite dans l'annexe pour aller jeter un oeil à la cascade. Je remonte la rivière en longeant sa rive gauche et en m'approchant je distingue déjà quelques ours en train de se régaler à attrapper des saumons en plein vol.

C'est alors que j'entends une voix qui m'appelle. Je me retourne, surpris, et aperçois une brochette de touristes assis sur un banc faisant face à la cascade tous armés jusqu'aux dents de téléobjectifs énormes. C'est leur guide qui m'appelle: " désolé, mais ils paient 85 dollars pour voir des ours et vous êtes juste devant!!" 

Bon, je comprends, et me retiens poliment car je dois bien avouer que je suis mille fois plus vernis qu'eux, en plus gratuitement et avec tout le temps devant moi.

J'y reviendrai plus tard au coucher du soleil et seul je me régale à observer ces splendides animaux. Je m'approche très près et tire quelques belles photos.

Et puis avec le drone pour la première fois je prends le risque de remonter la rivière au ras de l'eau entre les grands arbres qui nous dominent. Je n'en mène pas large car je suis à bord loin de l'appareil qui a disparu à ma vue depuis longtemps.

Au pied de la cascade on distingue nettement un banc de saumons.
Pavlov Harbor.

Je le ramène sans encombre et comme souvent le soir au moment de l'apero je regarde les images et fais une sélection impitoyable. Ce soir je ne jette pas grand chose. 

Je fais une courte escale à Hoonah et ne manque pas de rendre visite à la quincaillerie du coin où on trouve absolument tout ce qu'on veut. C'est d'ailleurs étonnant de trouver un tel magasin dans un petit port de pêche .

Hoonah est habitée par des indiens Tlingits mais reçoit assez régulièrement, hors temps de Covid, les grands paquebots qui vont visiter le tout proche Parc National des Glaciers.

Cruising ship d'aujourd'hui.
Petit paquebot d'autrefois...

La plupart des maisons sont délabrées et envahies par un amoncellement d'objets divers laissés sur place. Devant l'une d'elle je compte pas moins de 3 landaus qui ont sans doute servi un jour, mais qui sont aujourd'hui  inutilisables.

Quelques beaux totems dominent le paysage et d'ailleurs je retrouve le petit appentis où déjà il y a deux ans j'avais observé un sculpteur Tlingit en train d'en tailler un dans un énorme tronc de Yellow Cedar. Je m'approche et cette fois-ci le sculpteur est d'apparence européenne et il est aidé d'une jeune apprentie Tlingit.

Il me montre à une cinquantaine de mètres le totem que j'avais admiré il y a deux ans, il est dressé devant un petit bâtiment de tourisme.

Il leur faut 6 mois à un an pour en réaliser un.  

Et puis je file directement sur Elfin Cove, de loin mon escale préférée dans cette région du SE Alaska .

La haute mer est toute proche, ouverte à  l'Ouest, l'eau est claire et vivante, les trollers y font des pêches miraculeuses.

Je fais un premier tour de reconnaissance dans l'avant-port où se trouve un ponton que je connais bien mais qui demande une manoeuvre d'approche un peu délicate et je suis seul.

On m'appelle sur le 16 : "the green yacht.....we are just leaving, the dock is for you...".

Sympa le pêcheur, mais s'il s'en va qui pour m'aider à accoster?

Tant pis je m'approche doucement et croise le troller qui fume noir car il fonce pour me laisser passer. Et puis au dernier moment un type arrive et  attrappe mon amarre avant. Oufff! Heureux d'être ici où je n'ai que de bons souvenirs.

Le coin est ravissant. 5 habitants permanents en ce moment, il y a deux ans ils étaient 8...

Mais l'été il y a des lodges pour les passionnés de pêche au saumon qui, cette année, est excellente .

Il y a donc  un peu de monde qui déambule, bon enfant, sur les allées de bois qui parcourent le tout petit village aux maisons colorées.

Il y a des chiens sympas  dont un chien blanc qui passe son temps à tenter d'attraper un poisson les pattes à demi immergées au bord de la plage.  Il n'y parvient jamais, mais il reste des heures à lorgner ses futures proies et ne se lasse jamais. Je l'adore ce chien blanc.

Elfin Cove a ceci de particulier que la baie est divisée en deux parties un peu comme un corps de fourmi : une partie antérieure la tête que j'appelle l'avant-port où se trouve le ponton principal ainsi qu'un grand ponton technique où viennent les tenders décharger leurs poissons et  refaire leur plein de fuel.

Un tender et son potager...
Ils n'ont pas l'air malheureux...
Un pur "salty".

Une partie postérieure, le Inner Harbor, le corps, beaucoup plus étendue et abritée bordée par de jolies demeures et quelques lodges.

Pour s'y rendre depuis l'avant-port j'empreinte la passerelle puis une dédale de chemins de bois, les ruelles de ce ravissant village.

Des pontons flottants accueillent des bateaux de pêche parfois mal en point et puis les bateaux de charter qui reviennent chargés de saumons et de halibuts qu'on s'empresse de réduire en filets qui seront mis sous vide, congelés et prêts à être ramenés en Californie ou en Floride par le pêcheur amateur  bien heureux d'amortir ainsi son séjour.

Il faut dire que les prix sont très élevés, à Warm Spring par exemple, un des lodges les plus réputés se loue 1000 euros/personne/jour....nourriture comprise, heureusement, il ne manquerait plus qu'on vous fasse payer le poisson que vous ramenez.

Par contre j'avais été ahuri en arrivant à Friday Harbor en mai de voir le prix du halibut au supermarché: 44 dollars la livre presque aussi cher que du boeuf de Kobé!!!

Je tourne à gauche pour prendre le chemin de bois qui suit la côte du côté est de la Baie intérieure.

Je croise de nombreuses maisons, un ou deux lodges et le chemin devient plus accidenté, serpentant au milieu d'une végétation abondante et luxuriante, des racines enchevêtrées font penser à celles des banians de chez nous.

Et j'arrive enfin chez.....notre ami rencontré ici il y a deux ans,  grand connaisseur de Lituya Bay autant pour Lapérouse que pour la vague géante.

Il a pris un coup de vieux. Mais il n'a pas vendu sa maison comme il nous l'avait laissé entendre, il y finira ses jours, c'est sûr après une carrière de pilote de chasse et de pêcheur en Alaska.

On refait l'histoire de Lituya Bay.

Il se souvient très bien de nous, il me demande des nouvelles de Raymond et de ma femme vietnamienne qu'il confond avec celle de mon ami Jean Pierre. Elle a dû lui taper dans l'oeil!!

Je lui apprends l'histoire du canon de Jim, il n'en revient pas et attend la suite si un jour on arrive à découvrir son exacte provenance: Lituya Bay??? Encore un "mystère Lapérouse" à élucider.

Je quitte Elfin Cove à regret après un coup de vent de SE passé ici totalement inaperçu en dehors bien sûr des trombes d'eau, mais pas le moindre zéphir tellement l'abri est parfait.

Direction Pelican au fond de son fjord où je comptais accéder à internet pour régler des problèmes de billet d'avion assez compliqués.

Pelican est une petite agglomération amusante aussi par ses ruelles de bois mais, malgré sa population nettement plus nombreuses,  je n'ai strictement aucun accès .

En entrant dans le fjord sombre j'avais aperçu un hélicoptère se poser sur le sommet d'une montagne  où j'avais observé aux jumelles une grande antenne et un bâtiment blanc, sans doute le relais téléphonique en panne...Pas de chance.

Ca ne fait pas du tout mes affaires et je décide, la météo me paraissant favorable, d'appareiller au lever du soleil et de faire la traversée jusqu'à Sitka,  brûlant deux étapes en passant par le  large.

Ce sera le seul souvenir de mauvaise mer de tout ce séjour.

Je débouche vers la  haute mer  en me faufilant entre des récifs affleurant sur lesquels la mer déferle sauvagement en explosions écumantes.

C'est là qu'on réalise que seul et en présence d'une panne moteur on prend un peu trop de risques.

Ca passe et je me retrouve au grand large, loin de la côte dans une houle croisée très désagréable où l'on a la nette impression de faire du 4x4 dans la chaîne calédonienne. Le bateau se fait sérieusement secouer pendant de nombreuses heures. Ce qui  me rassure c'est de croiser des bateaux de pêche qui trainent au saumon et qui pourraient me donner un bon coup de main en cas de problème mécanique, mais Jade une fois de plus passe de manière imperturbable dans ce maelström, le moteur tourne comme une horloge, je suis pleinement rassuré.

Je finis par rentrer dans une large baie qui mène, par plusieurs narrows encore, jusqu'à un de mes mouillages favoris: Magoun Island à 10 milles de Sitka, mais loin de la foule, j'y suis toujours seul ou au pire avec un autre yacht dans un mouillage absolument parfait.

Magoun Island: mouillage parfait (internet compris).

Et avec un accès internet par dessus le marché qui me permet de régler très simplement mes soucis de retour à la maison en temps de Covid ce qui n'est pas facile du tout.

Je fais voler mon drone pour la dernière fois, il fait beau et le paysage vu du ciel est superbe: au loin on distingue la chaîne des vieux volcans éteints caractéristiques de cette région, et puis une myriade d'îles dans un enchevêtrement incroyable de canaux et de baies totalement abritées . Un rêve de mouillage!

Et puis je finis par rentrer à Sitka. Fin du voyage pour cette année.

Enfin pas tout à fait car il me reste une bonne quinzaine de jours pour mettre Jade à l'abri et la préparer pour son hivernage en Alaska même, le deuxième de sa vie après Kodiak en 2017.

 

                                SITKA UNE BEAUTE RUSSE EN ALASKA

Comme tous les ans il me faut préparer Jade pour son hivernage. C'est long et fastidieux, surtout quand on est seul. Beaucoup plus compliqué qu'une maison de vacances qu'on abandonne jusqu'à l'été prochain.

Il faut bien entendu vidanger toutes les tuyauteries susceptibles de geler, protéger par des bâches toutes les tables, banquettes, fauteuils extérieurs. Stocker l'annexe et protéger son moteur à l'antigel, stocker les deux dessalinisateurs, fermer toutes les vannes de coques (il y en a 13 situées au dessous de la ligne de flottaison) stocker toute la lingerie préalablement lavée et séchée, aérer les matelas etc...la liste n'en finit plus.

Pendant ce séjour je me fais de nouveaux amis et pénètre un peu l'âme profonde de Sitka, une jolie petite ville, ancienne capitale de la Russie Américaine. Grâce à eux je trouve un emplacement idéal pour mon bateau, bien à l'abri du clapot, face au vent dominant pendant l'hiver. Ce Sud Est qui peut souffler jusqu'à cent noeuds en rafales .

Sitka.
Ce ne sont pas des mats de voiliers mais des tangons et leur gréement pour la pêche à la traine (les "longues perches").

Je me suis mis en liste d'attente pour une place définitive et suis amarré au Transient Dock où c'est "first arrived, first served". Nous n'avons pas trop l'habitude de ce genre de formule et  j'ai guetté longtemps le départ d'un pêcheur pour prendre sa place. A vrai dire il était légèrement moins long que Jade et il y avait un voilier à chaque extrémité.  J'embarque dans l'annexe mon copain  Michael qui vient jeter un oeil et trouve immédiatement la solution: il connait les propriétaires des deux voiliers et j'ai tout juste le temps d'aller récupérer Jade à l'autre bout du port pour trouver en arrivant la place pile à la bonne taille où je rentre avec un "chausse pied"....Mes nouveaux voisins sont accueillants et nous ajustons les amarres pour que chacun se sente à l'aise.

Depuis mon retour à Sitka j'avais pris l'habitude de me déplacer un peu partout en annexe pour éviter les marches interminables sur les pontons flottants du port. Il y a des docks pour annexes un peu partout si bien qu'on peut accéder rapidement par la mer jusqu'au centre même de la ville où trône la merveilleuse cathédrale orthodoxe .

Alors que j'inspectais la "tidal grid" du port, j'avise l'équipage d'un joli troller qui venait d'achever son carénage et attendait la marée haute pour se remettre à flot. A bord un pêcheur assez âgé et une femme au teint buriné très souriante. Je découvre que c'est elle le "patron" du bateau. Je lui demande si elle estime raisonnable de sortir au sec Jade sur cette "tidal grid" l'an prochain.

Réponse affirmative et la voilà qui me dit "savez-vous qu'il y a un vieux marin français qui vit sur son  voilier bleu dans le port"? Je l'ignorais totalement et il me fait plaisir de le rencontrer car voilà 4 mois que je n'ai pas eu l'occasion de parler français autrement qu'au téléphone avec famille ou amis.

Je m'y rends aussitôt, c'est sur ma route. Tout juste amarré au ponton je vois sortir du bateau voisin Michael, un alaskien barbu, un "salty",  qui me dit "vous êtes le français de Jade, Nancy vient tout juste de m'annoncer votre arrivée". Les nouvelles vont vite à Sitka, je suis à peine surpris, car en définitive j'ai pris l'habitude de vivre dans ces petites communautés de marins où tout le monde finit par se connaître.

C'est ainsi que débutent des amitiés inattendues, mais que je sais depuis longtemps inéluctables: pas besoin de chercher, ces rencontres arrivent d'elles mêmes à la seule condition de communiquer et de pratiquer un minimum la langue du Pays.

Un visiteur inattendu à bord...
Ma voisine future pêcheur professionnelle.

Sur le voilier bleu vit effectivement un vieux loup de mer Français de 89 ans à la vie bien intéressante. Il est certes handicapé par le poids des ans sur un squelette usé mais là-haut, comme on dit, ça tourne toujours très bien.

André à bord de son voilier.

Déjà son bateau est parfaitement entretenu ce qui est bon signe. Il y fait chaud et accueillant.

Une vie pas banale qui me rappelle un peu celle de mon ami Joël de Kodiak qui avait été Chef à l'Elysée et avait émigré il y a très longtemps pour se fixer définitivement dans un des plus jolis coins de l'Alaska.

Celui-ci, André,  était arrivé à San Francisco plus d'un demi-siècle auparavant et s'était installé coiffeur pour "femmes du monde" dans un quartier chic où il avait fait fortune. Puis s'était reconverti en photographe de mode avec le même  succès.

Il avait fini par réaliser son rêve: acheter un beau voilier et partir naviguer vers le Nord, l'Alaska et la magie de ses fjords .

Je finis par lui rendre visite assez régulièrement et approfondis mes relations avec Michael et Nancy, cette femme mince au teint buriné qui m'avait renseigné.

Nancy est ...pêcheur professionnelle. Son bateau traîne au saumon et elle fait aussi du halibut. Elle me montre des photos impressionnantes de prises énormes. Parfois elle va pêcher la "black cod" le poisson le plus prisé ici, mais c'est un poisson des grandes profondeurs: entre 1000 et 2000 m de fond, à la limite du plateau continental, sur le tombant. Il faut imaginer le matériel pour remonter de telles longueurs de lignes et puis le fait de partir au large dans le Golfe d'Alaska de mauvaise réputation.

Rien à voir avec le saumon qui se pêche pratiquement toujours en eaux abritées près des côtes ou à l'intérieur même des fjords.

Elle me propose de goûter ce poisson mariné par ses soins: elle m'apporte les morceaux les plus savoureux, les joues, qu'elle fait cuire sur le grill. Un régal absolu. J'avais de mon côté préparé une soupe de Champagne au Curaçao Bleu et une fois de plus je me fends de la recette car il n'y a rien de plus convivial et rafraîchissant comme cocktail. Un bouteille de Champagne Californien fait la dose pour 6 convives en général, là nous sommes 3, mais personne ne conduit!!

Le "salty" Michael devant ses deux bateaux. Le voilier il est allé le chercher à Puerto Montt, au Chili pour le restaurer.
La "salty" Nancy, vraie pêcheur professionnelle.

La veille de prendre mon avion  je me rends à l'hôpital public pour subir mon test PCR qui doit pouvoir couvrir l'ensemble du long voyage: de Seattle à Paris, puis de Paris à Nouméa. Il me fallait bien calculer le timing pour ne pas dépasser les 72 heures fatidiques. Et donc négocier avec le Laboratoire pour obtenir le résultat très rapidement. Aucun problème, la laborantine est adorable  et en attendant je ne peux résister à visiter le service de Radiologie voisin. J'avise une grande femme que je pense être une manipulatrice et me présente. A peine ais-je le temps d'ouvrir la bouche  qu'elle me dit" Ah, mais vous êtes un ami de Nancy....". Petit pays. Bien entendu j'ai droit à une visite guidée qui se termine par la présentation au chef de service, lui aussi ami de Nancy qui m'invite à dîner pour l'année prochaine à mon retour...

Un peu l'impression de faire partie du paysage!!!

Lever aux aurores pour embarquer dans le vol de 6 heures, un omnibus qui passe par Juneau et Ketchikan avant d'atterrir à Seattle.

Ce qui est absurde c'est que je quitte les rives du Pacifique pour regagner Nouméa en passant par Reykjavick, Paris et Tokyo, les 4/5 d'un tour du monde juste à cause du Covid qui m'interdit de passer une nuit à Tokyo entre deux avions.

Je me répète: le Covid rend FOU!!!

Deux années de suite, et je croise les doigts pour faire mentir le  "jamais deux sans trois".

Champagne Soup au Curaçao bleu... Cheers!!!

 

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commentaires
G
Superbe récit, photos magnifiques ! Vraiment les boules de pas avoir pu venir ! Foutu COVID. Gaël
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H
C'est trop sympa de te lire et refaire ce voyage avec toi . Quelle belle région! Bises . Hélène et Rémi
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