Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

L'EPOPEE ANTARCTIQUE DE SIR ERNEST SHACKLETON

par Joël MARC 19 Février 2019, 08:44

               L'EPOPEE ANTARCTIQUE DE

                SIR ERNEST SHACKLETON

 

Radiographie d'un célèbre meneur d'hommes.

 

 

J'avais pensé intituler cet exposé "Les conquérants de l'Inutile" mais le titre était déjà pris, comme vous le savez.

Mon livre de chevet pendant toute mon adolescence.

Lionel Terray a entretenu mon rêve pendant des années, je m'étais juré d'aller un jour dans l'Himalaya mais c'est en Antarctique que je me suis retrouvé 4 décennies plus tard. Ca se ressemble un peu malgré tout.

                        L'EPOPEE ANTARCTIQUE DE SIR ERNEST SHACKLETON

 

C'est ce titre qui donne à réfléchir: le fait de conquérir, de partir à la conquête de quelque chose (ou de quelqu'un) implique un succès ou un échec au bout mais là, échec ou réussite, le résultat c'est "l'inutile". Combien d'hommes, combien de femmes sont partis, partent aujourd'hui à la conquête de l'inutile.

Dans le domaine par exemple que nous chérissons tous ici, la MER, franchement, quel intérêt d'aller faire seul ou en équipage un Tour du Monde sans escale?

 Et pourtant nous vibrons tous pour des François Gabard, des Loïc Peron, des Thomas Cauville, des Isabelle Autissier, des Françis Joyon des Van Den Heede.....

Quand Moitessier participait au premier Golden Globe en 1968, alors qu'il était en tête, il décidait de continuer car au fond sa conquête à lui ce n'était pas un prix et une notoriété assurée, c'était aller plus loin, au bout d'un rêve après s'être surpassé dans des mers hostiles qu'il voulait vaincre.

"Mais au fond", comme disait le père de Lionel Terray qui n'appréciait pas la vie choisie par son fils: "au sommet de la montagne il n'y a même pas un billet de 100 francs!"

Cher Mr. Terray, c'est aussi pour ça qu'on y va!!

Avec Ernest Shackleton nous allons vraiment entrer dans ce que je viens de décrire: l'inutile. Si je fais le compte: il aura participé à 4 expéditions majeures qui furent toutes des échecs, la dernière voyant sa fin en Géorgie du Sud. Mais toujours il s'est comporté en héro et en grand meneur d'hommes ce qui devait le rendre si célèbre en particulier chez nos amis anglo-saxons.

Tout particulièrement lors de l'expédition de l'Endurance, encore appelée: Expédition Impériale Trans Antarctique de 1914

Mais avant de vous en parler il nous faut nous replacer dans le contexte historique.

 

                           

                     

                                CONTEXTE HISTORIQUE

 

Nous sommes au début du 20ème siècle.

L'époque des grandes découvertes, des tout débuts de l'aviation, de l'automobile, de la vapeur pour les bateaux, du cinéma, de la radiophonie, j'irai même jusqu'à citer Roentgen qui découvre les rayons X et radiographie la main de sa femme en 1896.

La conquête des pôles est un sujet majeur tout comme aujourd'hui la conquête spatiale.

Le pôle Nord est atteint en 1908 ou 1909. Je ne rentrerai pas dans la polémique qui a enflammé le monde : qui de Peary et de Cook est arrivé au pôle? En fait ni l'un ni l'autre semble-t-il mais comme par la suite le Dr. Cook devait être convaincu de mensonge pour sa fausse première ascension du Mt Mc Kinley c'est Peary qui est considéré aujourd'hui comme le découvreur.

Antarctique vue générale et vue centrée sur la Péninsule et le Mer de Wedell.
Antarctique vue générale et vue centrée sur la Péninsule et le Mer de Wedell.
Antarctique vue générale et vue centrée sur la Péninsule et le Mer de Wedell.

Antarctique vue générale et vue centrée sur la Péninsule et le Mer de Wedell.

 

 

 

Le pôle Sud c'est quand même plus difficile car il ne s'agit en aucune manière d'un point géographique sur une banquise dérivante mais bien du point presque central d'un immense continent de glace aux conditions climatiques extrêmes situé à 3000m d'altitude.

Les premières tentatives sérieuses eurent lieu dès 1901 avec Scott et déjà Shackleton.

Robert Falcon Scott lui est un officier traditionnel de la British Navy, rigide et prétentieux. Snob dirons certains.

 

Captain Scott
Captain Scott

Captain Scott

Ernest Shackleton

Ernest Shackleton

 

 

Ernest Shackleton est né en 1874 en Irlande mais son père, médecin, émigre vers la banlieue de Londres dès 1884. A l'âge de 16 ans le jeune Ernest quitte l'école pour rentrer dans la Marine marchande avec le soutien affectueux de son père.

Il franchit les grades successifs jusqu'à devenir troisième officier sur des navires de commerce. Puis c'est la rencontre avec un lieutenant de l'armée britannique qui le pousse à s'intéresser à l'exploration Antarctique. Nous sommes en 1899.

Le 06 Août 1901 Shackleton descend donc la Tamise à bord de la Discovery du Capitaine Scott en direction de l'Antarctique. Il est le plus jeune officier avec le grade de troisième Lieutenant.

Cette expédition vers le pôle sud sera un échec bien que les hommes atteignent la latitude de 82° 17'S sans avoir même atteint la terre ferme à proprement parler.

L'entreprise est mal préparée, personne ne sait ni skier ni conduire les attelages de chiens ce qui est assez incompréhensible. La plupart, Scott lui-même, ne connaissent pas la glace.

Shackleton et Scott ne s'aiment pas et il faut bien dire que Shackleton ne supporte pas vraiment d'être aux ordres, il rêve de mener sa propre expédition. Scott le sent bien qui se sépare de Shackleton pour des raisons médicales, alors qu'il prépare le second hivernage de la Discovery en Mer de Ross. Shackleton repart vers l'Angleterre à bord d'un navire de relève le Morning mais il lui en tiendra toujours rigueur et voudra prendre sa revanche.

Celle-ci ne tarde pas : le 1er janvier 1908 il quitte le port de Lyttleton en Nouvelle Zélande à bord de son propre bateau, le Nimrod, devant une foule immense de spectateurs enthousiastes, direction le Sud dans l'espoir d'aller planter au pôle de pavillon britannique confié en grande pompe par la Reine Alexandra, épouse d'Edouard VII.

Après avoir passé l'hiver en préparatifs il quittait son camp de base de Mc Murdo Sound le 29 octobre 1908 et le 25 Novembre dépassait le point le plus sud jamais atteint par Scott et lui même à 82°17 en 29 jours quand ils en avaient mis 58 quelques années auparavant.

Au delà c'était la Terra Incognita, la véritable aventure polaire qui commençait.

Ce fut un véritable calvaire dans la nature la plus hostile qui soit. Ils durent gravir pendant des jours l'immense glacier Beardmore pour atteindre la calotte glaciaire centrale.

Lui et ses hommes (ils étaient 4) réalisèrent au bout du 70 ème jour de marche que, par manque de nourriture, ils allaient bientôt tous y passer et vint alors le moment difficile où un chef doit savoir décider quand faire demi-tour. Après une effroyable tempête qui dura 2 jours ils laissèrent le traîneau et tout leur équipement en dehors de biscuits énergétiques et marchèrent pendant 5 heures le plus vite possible sur une surface croûteuse dure pour atteindre la latitude de 88°23' S à 97 milles du pôle le 9 janvier 1909 (juste au delà de la symbolique barre des 100 milles). Malgré cet échec relatif Shackleton plantait le drapeau de la Reine Alexandra au point le plus sud jamais atteint par l'homme, 6° plus loin que Scott en 1902.

Si près du but il faut bien réaliser combien était dure la décision de renoncer et c'est là qu'on reconnait déjà la force de Shackleton: savoir se ménager et ménager ses hommes pour les ramener sains et saufs à la maison. Les rations sont réduites au strict minimum et un jour devant la détresse de Franck Wild, son second, Shackleton lui offre son propre biscuit du petit déjeuner ce qui fera dire à Wild " Par DIEU, je ne l'oublierai jamais. Des milliers de livres [sterling] n'auraient pas acheté ce simple biscuit"

De ce jour naîtra une amitié indéfectible.

Au cours de cette expédition seront aussi atteints le sommet de l'Erebus et le pôle magnétique Sud.

Dans une lettre adressée à sa femme Shackleton écrira: "j'ai pensé que vous préféreriez un âne vivant à un lion mort"

  De retour à Londres Shackleton triomphe, il est anobli par le Roi et connait la gloire, reconnu par Scott lui-même et Roald Amundsen.

Deux ans plus tard le 14 Décembre 1911 le pôle était enfin atteint par surprise: l'expédition de Roald Amundsen est un immense succès mettant en évidence la connaissance parfaite qu'avait le Norvégien des conditions extrêmes et de l'utilisation indispensable des skis et des attelages de chiens (il en avait 130). Sur le plan scientifique il ne démontre pas grand chose si ce n'est qu'il s'agit bien d'une immense calotte glaciaire ce dont on aurait pu se douter et non comme le prétendait Edgar Poe dans Les Aventures d'Arthur Gordon Pym d'un gouffre torride d'où sort un immense personnage d'un blanc immaculé...

La victoire d'Amundsen assombrit d'autant celle de Scott le 17 janvier 1912, soit un mois plus tard, car lui n'en reviendra pas: 5 hommes morts de froid et de faim sur le chemin du retour, les trois derniers à une journée à peine d'un poste de ravitaillement.

Ce qui fit dire à certain(s) que Shackleton à sa place aurait su faire demi tour à temps pour rentrer sain et sauf avec ses hommes.

 

Amundsen et Scott au Pôle Sud

Amundsen et Scott au Pôle Sud

 

 

Pour Shackleton atteindre le pôle n'a donc plus à présent aucun intérêt.

Alors il conçoit une nouvelle expédition, une grande première, la traversée de part en part du continent Antarctique depuis la Mer de Wedell jusqu'à la Mer de Ross en passant par le pôle sur une distance de 3000km.

Cette expédition prendra le nom de Imperial Trans-Antarctic Expedition.

 

 

 

        L'EXPEDITION IMPERIALE TRANS ANTARCTIQUE

                                  L'ENDURANCE

 

Shackleton est pétri de qualités et il faut bien le dire de quelques défauts, nous le verrons plus tard.

Mais quand il s'agit de préparer une expédition il a tous les talents: il manque cruellement d'argent mais il sait frapper aux bonnes portes et puis son mariage avec Emily l'aide à pénétrer dans des milieux financiers autrefois inaccessibles.

Son principal donateur (nous dirions aujourd'hui "sponsor") est un milliardaire du nom de James Caird.

 Shackleton baptisera de son nom son principal canot de sauvetage qui deviendra célèbre nous verrons bientôt pourquoi.

Il y a aussi Mr. Dudley Docker et une amie, qu'on peut qualifier de très proche, Mrs.Janet Stancomb Wills

Shackleton baptisera de leurs noms les deux autres canots qui deviendront à leur tour célèbres.

 Les sommes offertes étaient énormes pour l'époque, plusieurs dizaines de milliers de livres qui lui permettent d'emblée l'acquisition de deux navires: l'Aurora et L'Endurance.

L'Aurora avait pour mission d'attendre dans le canal de Mc Murdo du côté ouest du Continent dans la Mer de Ross et de mettre en place des réserves de vivres jusqu'à 82°Sud sur le chemin de l'expédition après le passage au pôle. Ce bateau n'était autre que celui de l'Australien Mawson qui participait à l'expédition du Nimrod en 1908 au cours de laquelle il atteignait le pôle magnétique sud.

Ce navire connaîtra un sort funeste mais ce n'est pas le propos aujourd'hui que nous consacrerons plutôt à l'Endurance de Shackleton.

L'Endurance est un trois mâts goélette en bois construit en Norvège sous le nom de Polaris et renforcé pour naviguer dans les glaces de l'Arctique.

Sans doute un des navires les plus solides jamais construits mais à l'inverse du  Fram de Nansen et Amundsen sa coque n'était pas arrondie, qui lui aurait permis de monter sur la glace sans se faire broyer pas la pression. Il est équipé d'un puissant moteur auxiliaire à vapeur de 360cv lui assurant une vitesse de plus de 10 noeuds.

Construit en 1912 pour Adrien de Gerlache il n'avait jamais navigué et fut vendu à perte à Shackleton mais "heureux que cette perte se fasse au profit d'un explorateur de la stature de Shackleton" dira alors son ancien propriétaire. Sir Ernest le baptisa Endurance d'après la devise familliale:  

                            "Fortitudine vincimus"

                     "par l'endurance nous vainquons"

L'Endurance

L'Endurance

 

 

 

Les premiers mois de 1914 passèrent à équiper le bateau pour sa très longue croisière et à choisir soigneusement son équipage.

Shackleton avait retenu les leçons de Amundsen: plus de poneys de Manchourie sur la glace mais des chiens, des traineaux et des skis. Ce qui n'a toutefois pas empêché Sir Ernest d'être assez négligeant dans sa propre préparation car il skiait très mal et n'avait aucune notion sérieuse de la façon dont on mène un attelage de chiens.
Mais au moins il était équipé! Et il avait choisi pour s'en charger un capitaine des Royal Marines, Thomas Orde-Lees, spécialiste du ski et des moteurs à pistons...

Le recrutement de son équipage est un moment extraordinaire qui en dit long sur la notoriété et la fascination que Shackleton pouvait exercer sur le public.

Voici l'annonce qu'il faisait passer :

 

Recherche hommes pour une expédition périlleuse, faible rémunération, froid glacial, longs mois d'obscurité complète, danger permanent, retour non garanti, honneur et reconnaissance en cas  de succès."

 

La fameuse annonce de Shackleton.

La fameuse annonce de Shackleton.

 

 

Quel charisme fallait-il avoir pour mobiliser 5000 personnes parmi lesquelles il lui en fallait choisir à peine 27...

Comment a-t-il fait son choix? Mystère.

D'autant plus qu'il lui fallait embarquer un espèce de mélange compliqué de vrais marins habitués aux longues navigations et aux quarts à la passerelle et de scientifiques comme c'était la règle lors de toutes les expéditions polaires: médecins, géologues physiciens, chimistes etc...

Et contrairement à Scott qui ne pouvait admettre la mixité et des spécialités et des grades, pour Shackleton la cohésion d'un groupe ne pouvait se concevoir que dans le partage égalitaire des taches.

L'Endurance doit appareiller le 4 Août 1914.

Le lundi 03 Août : ordre de mobilisation générale. Immédiatement Shackleton met l'Endurance et son équipage à la disposition du gouvernement de sa Majesté le Roi et reçoit en réponse un  laconique "Continuez!"

Winston Churchill, Premier Lord de l'Amirauté, deux heures plus tard remerciait Sir Ernest de son offre mais lui demandait de poursuivre car son expédition était soutenue et organisée par des sociétés scientifiques et géographiques pour la gloire du Pays.

Le 4 Août le Roi recevait Shackleton pour lui remettre l'Union Jack et dans la nuit la guerre éclatait.

 

 

 

 

PREMIERE ETAPE DE LONDRES A GRYTVIKEN (GEORGIE DU SUD)

 

Le 8 Août  l'Endurance appareillait de Plymouth pour Buenos Aires en Argentine et de là pour Grytviken en Georgie du Sud. Voyage sans histoire où le bateau devait être repeint en noir durant son escale à Buenos Aires afin d' être repérable de loin sur la glace.

 69 chiens de traîneaux étaient embarqués ainsi qu'un maître chien en la personne de Sir Daniel Gooch chargé de veiller sur eux jusqu'en Géorgie du Sud.

Le pont de l'Endurance et les chiens.

Le pont de l'Endurance et les chiens.

L'équipage de l'Endurance au grand complet

L'équipage de l'Endurance au grand complet

 

 

Faisons une petite pause pour parler quelques instants des principaux acteurs de l' aventure qui commence et de la Géorgie du Sud.

 

 

Les Acteurs

J'aimerais vous présenter ceux sans qui l'épopée aurait tourné certainement au désastre et auxquels Shackleton tenait par dessus tout.

Franck Wild d'abord: le bras droit de Sir Ernest, de toutes ses précédentes expéditions, un marin sûr et un homme de très haute moralité en qui Shackleton avait mis toute sa confiance et qu'il consultait avant chaque décision importante.

 

Wild

Wild

 

 

Franck Worsley: tout simplement le commandant de l'Endurance, lui aussi un vieux compagnon de Shackleton, le meilleur officier possible, un expert en navigation astronomique. Sans lui il est vraisemblable que l'expédition n'aurait pu connaitre sa fin heureuse.

 

Worsley

Worsley

 

 

Tom Crean sans doute le plus vaillant, le plus fort physiquement de tout l'équipage, il vouait à Shackleton une admiration sans borne  et une confiance absolue.

 

Crean
Crean

Crean

 

 

Franck Hurley: un photographe australien sans lequel aucun document ne serait parvenu jusqu'à nous et quels documents.

Nous sommes en 1914, les appareils sont lourds, à plaques de verre. La première caméra de cinéma est énorme, malcommode mais heureusement Hurley dispose des premiers films sur support souple." C'est un guerrier armé d'une caméra capable d'aller n'importe où et de faire n'importe quoi pour obtenir une bonne photo" et il le prouve tous les jours. Mais ce n'est pas uniquement un photographe, c'est un bricoleur de génie capable de construire une véritable cuisinière sur la banquise pour assurer la popote. En réalité il est tellement brillant qu'il est le seul dans l'équipage que Shackleton pourrait craindre.

Franck Hurley  dans ses oeuvres.
Franck Hurley  dans ses oeuvres.
Franck Hurley  dans ses oeuvres.
Franck Hurley  dans ses oeuvres.
Franck Hurley  dans ses oeuvres.

Franck Hurley dans ses oeuvres.

Henry "Chippy" Mc Nish le charpentier dont le rôle fut immense , déterminant mais, comme nous le verrons plus loin, qui n'a pas été reconnu à sa juste valeur, car à l'inverse de Hurley, Shackleton avait une certaine méfiance de lui et c'est bien dommage.

Chippy Mc Nish le charpentier.

Chippy Mc Nish le charpentier.

 

John Vincent le bosco lui aussi un homme de très forte personnalité quoique bagarreur et une force de la nature. Les deux derniers furent aux côtés des Sir Ernest dans les pires difficultés.

Vincent le bosco "forte tête".

Vincent le bosco "forte tête".

 Citons enfin Perce Blackborrow: un passager clandestin embarqué avec la complicité de l'équipage lors de l'escale de Buenos Aires sous prétexte d'un manque de bras à bord, ce dont conviendra plus tard Shackleton qui l'enrôlera dans l'équipage comme steward. On le voit ici photographié avec Mrs Chippy le chat du Charpentier et mascotte du bord jusqu'au jour où le Boss prendra une décision funeste. Mais attendons la suite.     

Blackborrow et Mrs. Chippy, la mascotte du bord.

Blackborrow et Mrs. Chippy, la mascotte du bord.

Georgie du Sud

Georgie du Sud

Cumberland Bay en 1914 (avec l'Endurance au mouillage) et aujourd'hui.
Cumberland Bay en 1914 (avec l'Endurance au mouillage) et aujourd'hui.
Cumberland Bay en 1914 (avec l'Endurance au mouillage) et aujourd'hui.
Cumberland Bay en 1914 (avec l'Endurance au mouillage) et aujourd'hui.
Cumberland Bay en 1914 (avec l'Endurance au mouillage) et aujourd'hui.

Cumberland Bay en 1914 (avec l'Endurance au mouillage) et aujourd'hui.

 

 

La Georgie du Sud, cette île magique de l'Atlantique sud qui deviendra une passion pour Shackleton et finalement sa demeure pour l'éternité.

 C'est une grande île allongée du NW au SE sur une distance d'environ 180km pour une largeur de 30km. Son épine dorsale est une impressionnante chaîne de montagnes s'élevant jusqu'à 3000 m d'altitude couvertes de glaciers.

Anglaise, dépendant des îles Falkland, elle est occupée depuis longtemps par des Norvégiens chasseurs de baleines et plusieurs bases sont installées sur la côte NE qui présente de nombreux abris alors que la côte opposée est déserte, exposée en permanence aux forts vents de secteur ouest qui dominent à cette latitude, à peu de chose près celle du Cap Horn. Difficile d'accès en hiver certaines années du fait de l'extension de la banquise, elle est toujours visitée par les icebergs venus de l'Antarctique ou de ses propres glaciers.

L'escale est idéale pour l'Endurance car elle peut se ravitailler en tout y compris en charbon et surtout attendre confortablement une fenêtre météo favorable pour descendre droit vers le Sud et la Mer de Weddell.

Par contre aucune communication n'est possible avec le monde extérieur d'autant que la radio de l'Endurance n'a jamais fonctionné.

L'île est un paradis pour les animaux, phoques, éléphants de mer, manchots de toutes sortes et oiseaux marins dont une immense colonie d'Albatros.

Aujourd'hui totalement protégée elle est rarement visitée par quelques petits paquebots et des voiliers de charter.

Les bases baleinières ont toutes été abandonnées dans les années 60 laissant d'importantes ruines qui ne peuvent laisser indifférent le visiteur quand on sait que plus de 300000 baleines y ont été dépecées.

Le directeur de la base baleinière de Grytviken prévient Shackleton des mauvaises conditions de glace : année exceptionnellement très froide, le pack n'est pas loin.

Sir Ernest, négligeant comme à son habitude et ne pouvant supporter l'idée de reporter d'une année son expédition, décide pourtant de partir et d'appareiller pour ce qui sera l'un des plus grands exploits du 20 ème siècle.

Le paradis de manchots: Georgie du Sud
Le paradis de manchots: Georgie du Sud
Le paradis de manchots: Georgie du Sud

Le paradis de manchots: Georgie du Sud

 

 

 

           

         DEUXIEME ETAPE DE GRYTVIKEN A VAHSEL BAY

 

 

Nous sommes le matin du 5 Décembre 1914, l'équipage est reposé, l'Endurance pleine à déborder. L'ambiance est excellente, tout va pour le mieux.

Dès le 7 décembre elle rencontre les prémices du pack et durant les trois semaines suivantes elle trace difficilement son sillage dans une glace devenue de plus en plus dense où de rares chenaux permettent une navigation lente au moteur. Du fait de sa robustesse, Worsley, le commandant, a l'habitude de battre en arrière, prendre son élan et foncer à toute vapeur dans le pack pour que l'étrave se soulève et en retombant, pesant de tout son poids, elle fracture la glace ouvrant ainsi une nouveau chenal.

Shackleton avait choisi de longer la partie est de la Mer de Weddell pour atterrir sur la Baie de Vahsel où il comptait débarquer l'équipe qui devait traverser le continent tandis que l'Endurance regagnerait Grytviken pour y hiverner.

Le continent était en vue le 10 Janvier 1915 et une petite semaine environ les séparaient du but. Le 16 après avoir reconnu une belle baie dite Glacier Bay où le débarquement aurait été possible, comme le regrettera plus tard Sir Ernest, il restait environ 80 milles pour Vahsel Bay une bonne journée de voile à peine!

Mais la malchance à ce moment les rattrape et une tempête de NE pousse définitivement la glace tout autour de l'Endurance qui se trouve prise dans un étau et ne peut plus bouger. Nous sommes le 19 janvier 1915.

Le 24 janvier à 100m environ une grande étendue d'eau libre est visible, l'Endurance envoie pour la dernière fois toute sa toile, le moteur à fond, rien n'y fait, désormais elle ne bougera plus jamais d'un pouce.

 

L'Endurance : dernière tentative pour échapper à la glace.
L'Endurance : dernière tentative pour échapper à la glace.
L'Endurance : dernière tentative pour échapper à la glace.
L'Endurance : dernière tentative pour échapper à la glace.

L'Endurance : dernière tentative pour échapper à la glace.

                 

        TROISIEME ETAPE: LA DERIVE SUR LA BANQUISE

 

 

Alors déjà commence une dérive naturelle avec le pack qui éloigne jour après jour l'Endurance de la Baie tant convoitée. En effet la banquise dans la Mer de Weddell est animée d'un mouvement rotatoire, lent mais implacable, dans le sens des aiguilles d'une montre.

Shackleton se rend à l'évidence: le bateau ne s'en sortira pas avant l'été prochain et il faut donc préparer un hivernage sur la glace.

Déjà  tant qu'il reste du jour il occupe les hommes qui font de longues excursions sur la banquise souvent pour chasser phoques et manchots.

Ils organisent des matches de football.

 

L'Endurance prisonnière de la glace.
L'Endurance prisonnière de la glace.
L'Endurance prisonnière de la glace.
L'Endurance prisonnière de la glace.
L'Endurance prisonnière de la glace.
L'Endurance prisonnière de la glace.
L'Endurance prisonnière de la glace.

L'Endurance prisonnière de la glace.

 

Les chiens sont débarqués et installés à leur plus grande joie dans des niches, les "dogloos", aménagées sur la banquise. Plus tard plusieurs teams seront formés en séparant les chiens en 6 différentes équipes qui disputent des courses à traîneau, les hommes se transformant en mushers. 

"dogloos"
"dogloos"

"dogloos"

 

 

        Shackleton est bien conscient du risque que pourrait faire courir sur le moral des troupes une certaine inactivité, aussi très rapidement il organise la vie quotidienne de manière très rigoureuse.

D'abord avec l'aide de Mc Nish le charpentier, il bouleverse les aménagements intérieurs de l'Endurance créant de confortables quartiers d'hiver situés dans l'entrepont bien isolé du froid extérieur qu'il baptise pompeusement le "Ritz".

De chaque côté des cabines pour deux fermées par des rideaux et au centre une longue table où tous peuvent prendre leurs repas et à un bout de laquelle se trouve un poêle qui brûle en permanence chauffant l'ensemble des quartiers y compris la cabine du Boss.

Shackleton a fait distribuer à chaque homme les vêtement très chauds et à la pointe de la recherche en matière de lutte contre le vent et le froid, normalement destinés à ceux qui devaient traverser le continent.

Il n'y a plus qu'un seul homme de quart dont le rôle est de veiller à ce que le poêle fonctionne sans répit, que les chiens restent regroupés, et par dessus tout il veille en permanence à l'état de la glace.

 

L'intérieur "cozy" de l'Endurance. A gauche l'Australien Franck Hurley et ses photos affichées.
L'intérieur "cozy" de l'Endurance. A gauche l'Australien Franck Hurley et ses photos affichées.
L'intérieur "cozy" de l'Endurance. A gauche l'Australien Franck Hurley et ses photos affichées.

L'intérieur "cozy" de l'Endurance. A gauche l'Australien Franck Hurley et ses photos affichées.

L'homme de quart.

L'homme de quart.

 

Du coup tous les autres peuvent jouir d'un repos récupérateur et surtout de longues nuits de sommeil sans interruption.

Dans le Ritz sont organisés des spectacles, pièces de théâtre , projections de lanterne magique par Hurley, séances de gramophone, séances de coupes de cheveux. Le cuistot fait des miracles avec ....des manchots.

 

Comment occuper les longs mois d'hiver
Comment occuper les longs mois d'hiver
Comment occuper les longs mois d'hiver
Comment occuper les longs mois d'hiver
Comment occuper les longs mois d'hiver
Comment occuper les longs mois d'hiver

Comment occuper les longs mois d'hiver

 

 

        Ainsi s'écoulent lentement les mois d'hiver. Il faut dire que le fait d'être comme cela pris par la glace ce n'est pas une première puisque de nombreux bateaux avant l'Endurance avaient connu cette situation inconfortable mais cependant vivable. Ce qui l'est beaucoup moins c'est que la coque de l'Endurance n'est pas vraiment faite pour résister à la formidable pression de la glace et très vite les alertes se font alarmantes: au loin la glace se soulève, se fragmente. Le relief devient tourmenté et ces zones de pression se rapprochent dangereusement de la coque. Des craquements sinistres se font alors entendre. Au début on cherche à leur trouver une cause banale mais vite on réalise que c'est tout le bateau qui souffre.

L'eau commence à s'infiltrer dans les cales. Mac Nish y pare comme il peut, il colmate les brèches. Les pompes fonctionnent de plus en plus souvent.

Le 19 Octobre dans un vacarme effroyable la glace cède sur bâbord et le vaisseau prend une gîte de 30° du même côté. Shackleton qui contemple le désastre murmure "c'est le début de la fin". La suite n'est plus qu'une lente agonie qui durera jusqu'au 27 Octobre.

 Sir Ernest donne alors l'ordre d'abandonner le navire. Il avait préjugé de l'issue si bien que tout est prêt pour établir un camp sur la banquise: en effet tout ce qui a pu être sauvé a été débarqué de l'Endurance depuis plusieurs jours et installé à 200 mètres du bateau. Un camp est monté où tout le monde s'installe.  

 

Le début de la fin.
Le début de la fin.
Le début de la fin.
Le début de la fin.

Le début de la fin.

 

De là des craquements sinistres en provenance de l'épave viennent déchirer le coeur des marins. Par un curieux hasard une troupe de manchots empereurs, sortis soudain par une fissure de la banquise, viennent ajouter leurs plaintes à celles de l'Endurance. Le spectacle est poignant. Voilà 281 jours que le navire est prisonnier de la glace et c'est ce jour même que commence pour les 28 hommes leur véritable épopée.

 

 

L'agonie de l'Endurance.
L'agonie de l'Endurance.
L'agonie de l'Endurance.

L'agonie de l'Endurance.

 

 

QUATRIEME ETAPE: A PIED SUR LA BANQUISE 27/10/1915- 09/04/1916

 

     Shackleton estime que son navire a parcouru 570 milles en dérivant et se trouve maintenant dans l'ouest de la Mer de Weddell à environ 346 milles de l'île Paulet où il sait qu'un dépôt de vivres a été installé.

 

                        L'EPOPEE ANTARCTIQUE DE SIR ERNEST SHACKLETON

 

 

 

       Le premier camp est vite abandonné car trop dangereux soumis lui-même à la folie de la glace qui se soulève sous des millions de tonnes de pression. On descend les trois canots et on s'installe pour deux mois sur un nouveau glaçon bien ferme au Camp de l'Océan d'où l'on peut assister à la fin de l'Endurance. Le 21 novembre c'est terminé: l'épave qui est encore en vue élève sa poupe vers le ciel et disparaît pour toujours.

« Quand il s'enfonça silencieusement dans sa tombe sous la glace, il nous sembla que le moment d'une grande séparation était arrivé. »

Oui, ils sont seuls perdus au milieu d'un désert glacé sans aucun moyen de communication avec le monde extérieur, totalement livrés à eux mêmes. Shackleton passe sa nuit à faire les cent pas, il ne dort pas, impossible de fermer l'oeil.

Pour lui la priorité des priorités c'est d' "assurer la sécurité du groupe"

" je me dois d'employer toute mon énergie et d'appliquer dans ce but chaque parcelle de ma connaissance de l'Antarctique que l'expérience m'a donnée " et encore: "il faut de l'ordre et un programme bien défini si nous voulons arriver sans perte de vies" ou bien encore "un homme doit savoir se façonner en fonction des changements de l'existence".

Sa décision est prise: "à présent nous rentrons à la maison" dit-il au petit matin.

Simple à dire comme ça mais d'immenses difficultés les attendent.

Déjà pour atteindre le Camp de l'Océan, distant d'à peine un mille de l'Endurance, les efforts déployés par les hommes et les chiens furent considérables: en effet il fallait traîner de lourdes charges, dont les trois embarcations pesant près d'une tonne, sur une surface terriblement accidentée. Les hommes s'y épuisèrent. La dérive naturelle par contre les faisaient avancer dans la bonne direction en général de 6 à 7 milles par jour.

 

Epuisant!

Epuisant!

 

 

    Il fallut commencer à abattre les animaux les plus faibles: d'abord trois chiots, 2 chiens et, au désespoir de Mac Nish, Mrs Chippy son chat, chose qu'il ne pardonnera jamais à Shackleton. Ceci afin de limiter la consommation des vivres qu'il fallait commencer à rationner en vue d'un long périple à venir.

A ce moment aussi Shackleton demande aux hommes de se séparer de tout ce qui est inutile et de ne conserver au maximum qu'un kilo d'effets personnels. Des trous sont creusés dans la glace pour recueillir tous ces trésors à commencer par l'argent totalement inutile mais aussi des objets de valeur. Shackleton lui-même jette sa propre montre en or.

Par contre il n'hésite pas à garder le Ukulele de Hussey le météo... qu'il estime indispensable au moral des hommes.

En compagnie du Boss et en accord avec lui Franck Hurley détruit 400 plaques de négatifs et n'en  conserve que 120. Ses photographies sont d'un qualité extraordinaire et du fait de leur parfaite conservation, elles sont le meilleur témoignage de cette expédition.

Tout le monde s'installe donc à Ocean Camp pour une durée indéterminée, et comme l'écrit Shackleton c'est un peu comme si ils vivaient sur la terre ferme si ce n'est qu'à peine 1.5m de glace flottante les sépare d'une mer sans fond. Une routine s'installe mais Shackleton a toujours derrière la tête d'entreprendre une nouvelle marche pour se rapprocher de l'île Paulet et ainsi éviter une éventuelle dérive vers l'Est. Mais le but caché c'est bien d'occuper les hommes en leur donnant une raison de garder confiance dans l'avenir.

Malgré les réticences de certains il décide de repartir le 23 décembre soit un mois après la disparition de l'Endurance.

Là encore ce fut une entreprise surhumaine rapidement vouée à l'échec: traîner de nuit, quand la glace est plus ferme, les lourds canots sur une surface  aussi rugueuse et irrégulière est une mission impossible.

Les premiers jours la progression est infime de l'ordre d'un mille par jour aux prix d'efforts considérables. Les hommes sont vite épuisés.

Le 27 Décembre intervient un événement fondamental dans la vie de Shackleton et qui devait l'ébranler pour longtemps: suivi par quelques hommes, Chippy, le courageux charpentier, refuse tout net en termes peu amènes d'avancer plus avant disant que tout le monde va y passer alors que le propre mouvement de la banquise les rapproche de la mer libre sans effort. Mc Nish avait aussi du ressentiment envers le Boss depuis l'exécution de Mrs Chippy. Il prétendait qu'il n'avait plus a obéir aux ordres du moment que le navire avait disparu. Techniquement parlant les arguments de       Mc Nish étaient recevables.

Shackleton rassembla les hommes et lut à voix haute le règlement du navire qui comportait quelques ajouts personnels: il informa ses hommes qu'ils seraient intégralement payés non seulement jusqu'au naufrage du bateau mais bien jusqu'à ce qu'ils atteignent un port en toute sécurité. En conséquence tout le monde devait continuer à  lui obéir jusqu'à ce jour.

Chippy rentra dans le rang mais le mal était fait: il avait défié l'autorité de Shackleton et désobéi à un moment critique. Sans doute les reproches faits à Shackleton pour avoir quitté  le camp de l'Océan étaient ils justifiés et du coup révélaient que le Boss lui même pouvait commettre des erreurs.

Mais il était hors de question de ne pas lui obéir même dans l'erreur.

C'est la force d'un chef.

Bien amère et courageuse fut pour Shackleton, dans ce contexte, la décision d'abandonner deux jours plus tard sa marche en avant, donnant ainsi raison au charpentier. Celui-ci confiait d'ailleurs à un compagnon que les bateaux s'abîmaient rapidement à glisser sur ces terrains rugueux et à continuer comme cela ils n'auraient bientôt plus la capacité de flotter.

Ils avaient en une semaine harassante parcouru la distance ridicule de 18 km....  

Nous sommes à présent début janvier 2016 et un nouveau camp est installé pour des mois du nom de Patience Camp.

 

Patience Camp.
Patience Camp.
Patience Camp.

Patience Camp.

 

 

     Il faut de nouveau restreindre les rations et aussi exécuter la plupart des chiens restant par manque de nourriture à leur offrir sur les parts des hommes. Par contre leur viande traitée en pemmican devait agrémenter sérieusement le régime quotidien .

Rien de plus dur et triste que la tache accomplie par Wild lorsqu'il fallut les abattre et comme il le confiait: "j'ai connu bien des sales types que j'aurai volontiers abattu à la place du plus mauvais de nos chiens"!

Tout le monde était consterné et triste .

Mais les événements allaient se précipiter. La glace bougeait de plus en plus sous eux, au point que Orde-Lees fut pris de mal de mer. La banquise plus lâche montrait de nombreux chenaux praticables.

Elle craque de toutes parts au point qu'une fissure sépare en deux l'endroit exact où reposait Shackleton dans sa tente depuis des mois: d'un côté l'empreinte de sa tête et de ses épaules, de l'autre celle de ses jambes!!

Des îles étaient apparues à l'ouest hors de portée (Paulet Island, Joinville island) mais à présent on était en vue, droit devant, de Clarence et surtout Elephant Islands.

Depuis quelque temps Shackleton faisait des hypothèses sur le meilleur point d'atterrissage: pourquoi pas l'île Deception dans les Shetland du sud où il savait que des baleiniers avaient l'habitude de séjourner. Mais il choisit finalement de viser l'Île de l'Eléphant à une distance approximative de 60 milles.

 

 

La dérive de l'Endurance jusqu'à la mer libre.

La dérive de l'Endurance jusqu'à la mer libre.

 

CINQUIEME ETAPE : VERS ELEPHANT ISLAND ET LA TERRE FERME ENFIN

 

      Le 9 avril 1916 Shackleton estime que le temps est venu de mettre à l'eau les bateaux.

Les canots sont prêts et l'ordre est enfin donné.

Depuis des mois Shackleton sait comment répartir les hommes à bord des trois embarcations:

- le James Caird le plus grand avec lui et Wild aux commandes ainsi que 9 hommes

-le Dudley Docker avec Worseley aux commandes et 8 hommes

-le Stancomb Wills le plus petit et le moins vaillant avec aux commandes Crean et Hudson plus 6 hommes

Ces hommes qui ont été prisonniers de la glace pendant 15 mois n'imaginent pas encore l'épreuve qui les attend. Nous n'avons pas de photos de cette étape seulement des récits et des gravures ultérieures.

Les conditions sont épouvantables: mer forte encombrée de glaces, température autour de -20° et des animaux marins, phoques et orques, grondant autour d'eux.

Transis ils se réfugient pour la nuit sur une plaque de glace de 60m sur 30m et s'installent dans leur tente quand soudain dans l'obscurité un cri retentit: une fissure s'ouvre sous la tente de Holness, le chauffagiste, qui est précipité dans l'eau glacée. Evidemment c'est Shackleton, à l'affût (il ne dort pratiquement pas), qui l'agrippe et le remonte à l'instant même où la fissure se referme dans un vacarme assourdissant. Comme si de rien n'était le marin grelottant se plaint juste d'avoir perdu sa blague à tabac dans l'aventure!

Et ainsi pendant 5 jours les frêles esquifs poursuivent courageusement leur route chaotique en direction de l'île Elephant.

Shackleton se garde bien de dire à ses hommes que le premier point effectué par Worsley montre une terrible dérive des bateaux vers le SE de quelque 30 milles. Shackleton pendant un temps ne sait plus vraiment quelle direction choisir et laisse un peu les bateaux s'orienter au gré des vents lorsque une forte brise de SE se lève et les propulse directement vers Elephant Island avec le recours de Clarence Island qui se trouve un peu à l'Est, au cas où ils louperaient la première. Les hommes blottis les uns contre les autres meurent de soif et restent 48 heures sans rien dans le ventre à lutter contre le froid et les embruns dans ces embarcations ouvertes. Shackleton ne dort pas une minute toujours debout à la barre du James Caird donnant une fois de plus l'exemple d'un chef solide et confiant.

 

En route pour Elephant Island
En route pour Elephant Island

En route pour Elephant Island

 

 

 

        Un soir le Dudley Docker disparait à leur vue tandis que le Stancomb Wills est en remorque du James Caird. Le temps est tellement bouché que c'est en arrivant au pied des falaises sombres de l'Île qu'ils réalisent qu'ils sont enfin au bout de ce cauchemar.

Ils se présentent devant une passe agitée où s'engouffre le Stancomb Wills.

Blackborrow, le passager clandestin, sera le premier à mettre pied à terre poussé vigoureusement par Shackleton, mais il s'effondre aussitôt les deux pieds sérieusement gelés en mer. On allège le James Caird trop lourd pour rentrer à l'abri au moment où le Dudley Docker sort de la brume: tout le monde est sauf, Shackleton respire mieux.

Finalement les 28 hommes se retrouvent sur la terre ferme que certains embrassent de joie quand d'autres abattent sauvagement une dizaine de phoques, tout le monde est dans un état second ceci expliquant sans doute cela.                                                                                                                                                                                               

 

Aterrissage sur Elephant Island (à gauche on distingue au loin Clarence Island)
Aterrissage sur Elephant Island (à gauche on distingue au loin Clarence Island)

Aterrissage sur Elephant Island (à gauche on distingue au loin Clarence Island)

 

 

        Les hommes récupèrent autant qu'ils le peuvent mais certains ont du mal à trouver le sommeil.

Leur situation est inconfortable car la plage très étroite est soumise à la marée. Dès le lendemain Wild part à la recherche d'un meilleur abri pour une installation de longue durée et le trouve à 8 milles plus au sud.

Le 17 avril tout le monde repart cette fois pour une courte traversée.

L'endroit (qui sera baptisé Wild Point) est beaucoup plus large mais toutefois effrayant quand on songe au sol de gros galets ronds recouverts de fiente de manchots bien odorants. Des glaciers les surplombent, il y a de la neige accumulée sur le sol. Mais pour eux c'est presque le luxe. La terre ferme, enfin!

 

Wild Point
Wild Point

Wild Point

   

 

 

      Shackleton a pris le temps de songer à la situation: 28 hommes, pas tous en très bonne santé, isolés sur une île subantarctique jamais visitée, aucun moyen pour communiquer avec l'extérieur et cet hiver austral qui s'annonce.

Sa décision est prise: il lui faut lui-même aller chercher du secours et il choisit une île qu'il connait bien la Georgie du sud et ses stations baleinières où il est certain de trouver du secours.

 Je me suis souvent posé la question de savoir pourquoi il n'a pas choisi d'aller vers le SW et l'Île du Roi Georges peut-être habitée, à 80 milles à peine?

Ou bien pousser un peu plus loin, en longeant les îles Shetland du sud, jusqu'à Deception Island où les baleiniers, on en est sûr, sont installés.

Il est vraisemblable qu'il craint à nouveau de retomber sur la banquise à cette latitude à l'amorce de l'hiver et d'être dans l'obligation d'attendre encore un hiver complet pour se remettre en route. Et puis statistiquement les vents dominants sont d'ouest donc contraires.

Le 20 avril il convoque tout son monde et fait part de sa décision.

Il s'agit de rallier une île distante de 800 milles à bord d'un petit canot de 7m de long sur le plus dangereux des océans de la planète où l'on peut s'attendre à subir des vents de 70 nds et des vagues gigantesques jusqu'à 20m de creux, tout cela en début d'hiver. De plus l'île est un point minuscule au milieu d'une gigantesque étendue liquide: aucun droit à l'erreur, il faut la trouver sous peine d'une mort certaine. Pour cela: un simple sextant et une montre sous un ciel le plus souvent voilé.

Un programme irréalisable pour beaucoup.

Ils seront 6 à bord du James Caird, choisis avec grand soin.

Worsley bien sûr, le seul navigateur vraiment capable de mener le bateau au but, Mc Nish qui malgré sa rébellion a montré                 d' immenses qualités non seulement de charpentier génial mais aussi de marin professionnel. Crean physiquement le plus fort et totalement fidèle au Boss depuis tant d'années. Et puis Vincent un costaud mais une forte tête qu'il vaut mieux tenir éloigné des autres sous la coupe de Sir Ernest. Enfin Mac Carthy qui a montré des qualités exceptionnelles durant la récente traversée en chaloupes.

Aussitôt Mac Nish se met au travail : il s'agit de transformer le canot en rehaussant son franc bord et en ménageant une sorte de pont, percé d'un trou d'homme pour le barreur, qui assurera une étanchéité minimum durant la traversée.

En plus des 4 avirons, deux mâts portant les voiles sont emplantés pour assurer la propulsion car le vent devrait souffler de l'ouest en montant vers le nord. 

 Le lest de galets est installé dans les fonds ainsi que 4 semaines de vivres (au delà le bateau serait considéré comme perdu).

Deux barils d'eau douce complètent l'avitaillement. L'un d'eux malheureusement sera percé pendant ces manoeuvres et l'eau sera saumâtre.

De multiples instruments et outils sont également embarqués.

 

Aménagements du James Caird sur l'Île de l'Elephant.
Aménagements du James Caird sur l'Île de l'Elephant.

Aménagements du James Caird sur l'Île de l'Elephant.

       

 

       Le matin du  24 avril le canot est mis à l'eau et mouillé un peu au large, le Stancomb Wills effectuant de nombreux va-et-vient avec le rivage chargeant principalement les 2 tonnes du lest pour éviter au maximum l'éventualité d'un retournement.

Shackleton confie les 21 hommes restant sur l'île aux soins de Wild son fidèle second en qui il a toute confiance ainsi qu'à Hurley. Ses instructions écrites sont remises à Wild.

En début d'après midi Shackleton fume une dernière cigarette avec Wild et prend congé sans effusion particulière.

Sur la plage les 22 hommes poussent des hourrahs et agitent haut leurs bras en voyant s'éloigner le James Caird.

Mais ils rentrent le coeur gros sans trop savoir ce que leur réserve l'avenir.

Mise à l'eau et départ du James Caird. Les deux dernières photos montrent un maquillage effectué par Hurley lui-même pour utiliser la même photo pour le départ et l'arrivée des secours!!!
Mise à l'eau et départ du James Caird. Les deux dernières photos montrent un maquillage effectué par Hurley lui-même pour utiliser la même photo pour le départ et l'arrivée des secours!!!
Mise à l'eau et départ du James Caird. Les deux dernières photos montrent un maquillage effectué par Hurley lui-même pour utiliser la même photo pour le départ et l'arrivée des secours!!!
Mise à l'eau et départ du James Caird. Les deux dernières photos montrent un maquillage effectué par Hurley lui-même pour utiliser la même photo pour le départ et l'arrivée des secours!!!
Mise à l'eau et départ du James Caird. Les deux dernières photos montrent un maquillage effectué par Hurley lui-même pour utiliser la même photo pour le départ et l'arrivée des secours!!!
Mise à l'eau et départ du James Caird. Les deux dernières photos montrent un maquillage effectué par Hurley lui-même pour utiliser la même photo pour le départ et l'arrivée des secours!!!

Mise à l'eau et départ du James Caird. Les deux dernières photos montrent un maquillage effectué par Hurley lui-même pour utiliser la même photo pour le départ et l'arrivée des secours!!!

 

A BORD DU JAMES CAIRD LA TRAVERSEE DE TOUS LES DANGERS

LA GEORGIE DU SUD

 

 

 

Durant les deux premiers jours ils prirent leurs marques sous un temps à peu près maniable: des quarts de 4 heures à trois, trois en bas allongés et trois en haut à la maneuvre se relayant toutes les heures à la barre.

Le troisième jour Worsley réussit l'exploit d'attraper le soleil au milieu des nuages et obtint un point précis les situant à 128 milles de Elephant Island.

Mais le gros temps les surprend, ça souffle du nord et ils sont trempés car le pont n'est guère étanche sous les tonnes d'eau glacée.

Le cinquième jour le temps mollit et ils se retrouvent au milieu de la grande houle du pacifique sud (des hautes latitudes) où les voiles déventent dans les creux alors que la coque surfe sur la crête suivante.

Le 30 c'est la tempête et de peur de sancir Shackleton met à la cape sous ancre flottante. Il fait si froid que les embruns gèlent sur le pont. Les vêtements sont raides. Il faut chasser la glace qui alourdit le pont.

Ils commencent à souffrir de gelures et ils sont transis jusqu'aux os. Le moindre mouvement est douloureux.

Shackleton s'assurait toujours que chacun avait une boisson chaude toutes les 4 heures. Il veillait sans cesse sur eux prenant même régulièrement le pouls des plus faibles en particulier Vincent pourtant au départ l'un des plus vaillants.

Dans la nuit du 2 Mai Shackleton à la barre note ce qu'il croit être une clarté dans les nuages et avertit ses compagnons que le temps se lève. Mais soudain il réalise que c'est la crête neigeuse d'une énorme lame, la vague scélérate, qui s'approche d'eux. Il n'a jamais vu une chose pareille en 26 ans de navigation: "pour l'amour de Dieu, tenez bon, on y va"

Le James Caird est soulevé vers le ciel et la déferlante s'écrase dans un vacarme infernal sur le bateau qui se remplit aussitôt à moitié d'eau, mais il flotte et bientôt retrouve miraculeusement son assiette. Une heure à écoper, tout est trempé à l'intérieur.

 

En Mer entre Elephant Island et South Georgia.
En Mer entre Elephant Island et South Georgia.

En Mer entre Elephant Island et South Georgia.

 

 

     Le 3 Mai il fait beau et Worsley fait son deuxième point: ils ont parcouru 444 milles à mi-chemin de la Georgie. Tout devient alors possible.

Au bout de 14 jours Worsley n'a pu effectuer que 4 relevés du soleil et il commence à redouter de passer trop au nord de l'île car il estime son erreur possible à 10 milles. Aussi il fait gouverner sur le centre de la côte ouest ce qui lui laisse à cette distance une marge d'erreur possible mais les oblige a atterrir du mauvais côté.

Le 6 mai il s'estime à environ 80 milles de l'île.

Ils commencent à rencontrer du kelp en dérive, des pigeons du Cap et des cormorans qui annoncent la terre proche.

Le 8 vers midi Mc Carthy aperçoit enfin la terre. Le Cap Demidov exactement là où Worsley l'avait prévu. Un exploit incroyable.

Mais à proximité de la terre voilà qu'une énorme tempête se lève qui les pousse vers la côte irrémédiablement. Ils ne peuvent pas se mettre à la cape sous peine de finir écrasés sur les rochers. Le seul moyen de s'en sortir c'est de faire route au bas ris contre le vent et une mer déchaînée. Et une fois de plus ils gagnent la partie: un homme à la barre et les cinq autres pompant toute l'eau qui rentre à chaque vague.

La tempête dure 9 longues heures avant de s'apaiser, les laissant épuisés mais vivants.

 

Atterrissage en pleine tempête.

Atterrissage en pleine tempête.

 

 

 

    Le matin du 10 mai, plus de vent, ils se dirigent vers la Baie du Roi Haakon, un long fjord  à l'entrée duquel ils atterrissent enfin. Un ruisseau d'eau claire courre à proximité: ils tombent à genoux et boivent à satiété, "un moment merveilleux" dira Shackleton.

Leur modeste canot renforcé autant que faire se peut par l'admirable Mc Nish, aura résisté aux pires tempêtes qui soient.

L'équipage est fait des meilleurs marins: à commencer par Worsley, le capitaine, qui dans les pires conditions parvint à obtenir 4 points précis indispensables pour arriver au but.

La routine, les quarts, la structure de commandement imposés par Shackleton, tous ces éléments ont concouru à un immense succès difficile à prévoir 17 jours plus tôt.

Cet exploit sera plus tard reconnu comme l'un des plus admirables jamais accompli.

Mais l'histoire se poursuit.

Il quittent ce premier mouillage très inconfortable à l'entrée du large fjord pour aller se réfugier tout au fond dans une petite crique bien abritée qu'ils baptisent Peggotty Bluff, où ils peuvent hisser le James Caird en haut de la plage pour leur servir d'abri une fois délesté et retourné.

Shackleton qui connait bien la géographie de l'île n'ignore pas que les bases baleinières sont sur l'autre côte et que le voyage en bateau serait impossible: les hommes sont épuisés et certains même hors d'état de bouger.

Ils restent ainsi 9 jours à récupérer, la nourriture est abondante faite essentiellement de jeunes albatros faciles à attraper dans leur nid. L'eau douce abonde.

Shackleton met alors au point une dernière expédition très risquée. Accompagné de Franck Worsley et Thomas Crean ses fidèles amis et les seuls vraiment valides, ils s'équipent du mieux possible car il s'agit à présent d'effectuer une première: la traversée de l'île de Georgie par la chaîne centrale sans avoir la moindre carte. Le temps est maniable et il faut aller vite avant la prochaine tempête qui serait mortelle en altitude dans la glace. Mc Nish prélève des vis sur le James Caird en guise de crampons pour les chaussures. On prend très peu de vivres, pas de sac de couchage, que des biscuits hypercaloriques et de l'eau.

Il y a 20 milles du fond du fjord à la base de Stromness.

Shackleton prévoit 3 jours de marche sans pratiquement dormir.

 

La traversée de la Georgie du Sud.

La traversée de la Georgie du Sud.

   

 

 

          Ils partent le 19 mai à 2 heures du matin sous la pleine lune et un temps exceptionnellement calme. Trois hommes restent sur place sous la responsabilité du charpentier: Vincent, Mc Carthy et Mc Nish. Ce dernier reçoit de Shackleton, comme à son habitude, des instructions écrites.

L'ascension est épuisante et en tout nécessitera 36 heures à travers vallées et pics enneigés, glaciers striés de crevasses, à-pics vertigineux.

A un moment, au sommet d'un col, Shackleton invite ses équipiers à une glissade sans fin, juste sur leurs vêtements et leurs cordes roulées en galette sous eux, car ils n'ont pas de sacs de couchage pour se protéger. Par chance ils arrivent en bas sans blessure et gagnent ainsi une grande distance car la nuit approche et le froid est mortel en altitude.

A un autre moment alors qu'ils font une pause, en moins d'une minute les hommes s'endorment profondément. 

Il n'y a malheureusement pas de temps à perdre et Shackleton les secoue, les réveille leur disant qu'ils ont dormi une demi-heure alors qu'ils n'ont pas dormi plus de 5'...

A 6:30 h du matin le 20 mai ils entendent au loin le sifflet à vapeur de la base baleinière appelant les ouvriers au travail. Premier signe d'une présence humaine qui les galvanise. Ils continuent leur marche difficile et parviennent enfin sur une hauteur qui domine Stromness: au loin au mouillage un navire baleinier et plus tard un voilier arrive, petit point sur l'horizon.

 

L'intérieur de l'Île et les environs de Stromness
L'intérieur de l'Île et les environs de Stromness
L'intérieur de l'Île et les environs de Stromness
L'intérieur de l'Île et les environs de Stromness

L'intérieur de l'Île et les environs de Stromness

 

 

 

      Ils sont sauvés. Vers 15:00 les voilà à l'entrée de la station, deux enfants viennent à la rencontre de ces clochards en haillons, barbus et noirs de fumée, puants: ils s'enfuient terrorisés.

Nos trois hommes poursuivent leur chemin jusqu'au wharf où un norvégien les regarde effaré et tourne les talons. Pour finir ils se présentent à la porte du directeur, un norvégien parlant anglais que Shackleton a déjà rencontré: il se présente et l'autre éberlué finit par reconnaître Shackleton.

Il leur offre tout le confort et réconfort possible. Baignés, rasés, nourris abondamment les voilà rapidement sur pieds.

Worsley dès le lendemain part à bord d'un bateau norvégien secourir ses compagnons abandonnés sur l'autre côte et revient avec le James Caird à couple, pas question de le laisser là bas.

Les trois hommes, eux, seront bientôt rapatriés en Angleterre.

Une tempête se lève qui fait dire à Sir Ernest: "avec ça là haut on était faits!"

 

 

                            SEPTIEME ETAPE: LE RETOUR

                   SAUVETAGE DES 22 D'ELEPHANT ISLAND

 

 

 

        Le 23 Mai, ce qui est très tard sous ces latitudes, Shackleton appareille pour l'île Eléphant à bord du Southern Sky en compagnie de Worsley et Crean. Mais à 60 milles du but la glace les arrête totalement.

Le 10 juin nouvel essai et nouvel échec à bord d'un navire argentin.

Troisième échec à bord de l'Emma un navire Chilien de Punta Arenas. Un témoin raconte que les cheveux bruns de Shackleton ont soudain viré au gris à la troisième tentative infructueuse.

Voilà maintenant 4 mois que le James Caird a disparu à la vue des naufragés de Elephant Island.

Sous l'autorité efficace de Wild, fidèle aux méthodes de son mentor, un vie rude s'est installée sur l'île. Les deux canots ont été retournés et montés sur un muret de façon à ménager un abri de fortune où la plupart des hommes se réfugient. L'essentiel du temps est occupé à chasser les phoques, éléphants de mer, manchots et à pêcher des berniques et des algues dont ils font leurs repas.

Il faut aussi faire fondre de la neige pour boire. Les feux sont alimentés par la graisse des phoques et des éléphants.

Le pauvre Blackborrow dont les pieds sont gelés subit l'amputation de plusieurs orteils réussie par les deux chirurgiens présents.

Fin Août l'espoir de revoir vivants leur Boss et ses compagnons s'évanouit et Wild imagine à son tour une expédition vers l'île de Deception où il est certain de trouver des secours.

 

Les 22 sur l'Île de l'Elephant et  leur abri dans deux chaloupes retournées.
Les 22 sur l'Île de l'Elephant et  leur abri dans deux chaloupes retournées.
Les 22 sur l'Île de l'Elephant et  leur abri dans deux chaloupes retournées.
Les 22 sur l'Île de l'Elephant et  leur abri dans deux chaloupes retournées.

Les 22 sur l'Île de l'Elephant et leur abri dans deux chaloupes retournées.

 

 

 

    Nous sommes le 25 Août 1916 et à Punta Arenas un quatrième bateau se présente à Shackleton, un petit remorqueur à vapeur en acier, le Yelcho pas du tout adapté à ce genre d'expédition.

Et pourtant....le 30 août vers midi le Yelcho passé par miracle à travers le pack, se présente devant le campement de Elephant Island.

Déjà Shackleton armé de jumelles a compté deux fois plutôt qu'une: 22, tous sains et saufs!

Une chaloupe est immédiatement mise à l'eau et ramène à bord en moins d'une heure les hommes et leurs maigres effets.

Hurley, par contre, est chargé de plaques photographiques et de films souples sécurisés dans des boites étanches.

L'émotion est à son comble, tout le monde pleure et tombe dans les bras les uns des autres.

 

Le sauvetage. En bas l'image "retouchée" par Franck Hurley pour montrer l'arrivée des secours.
Le sauvetage. En bas l'image "retouchée" par Franck Hurley pour montrer l'arrivée des secours.
Le sauvetage. En bas l'image "retouchée" par Franck Hurley pour montrer l'arrivée des secours.

Le sauvetage. En bas l'image "retouchée" par Franck Hurley pour montrer l'arrivée des secours.

 

 

Le brave petit Yelcho regagne Punta Arenas sous les vivats d'une foule de 8000 personnes en délire, rassemblée sur les quais, il arbore fièrement son grand pavois.

 

Le Yelcho fait une entrée triomphale à Punta Arenas.

Le Yelcho fait une entrée triomphale à Punta Arenas.

 

 

 

    Plus tard Shackleton confiera à Worsley qu'il a eu le sentiment d'avoir été guidé par la Providence tout au long de ces 22 mois tant sur la glace que sur l'eau. Et il ajoutera que lors de la terrible marche de 36 heures il lui a souvent semblé qu'ils étaient 4 et non 3....Curieusement Crean et Worsley ont eu exactement la même impression....

Bien sûr Shackleton rentra ensuite en Angleterre avec ses hommes couvert de gloire, non sans être allé à la rencontre de l'autre navire l'Aurora qui malheureusement avait perdu trois hommes en Antarctique.

De retour en Europe en 1917 la guerre n'est pas finie et par un sort injuste plusieurs des hommes de l'Endurance perdirent la vie au combat eux qui avaient survécu à l'enfer.

Chez tout grand homme il y a bien sûr une part d'ombre.

Tous les hommes furent proposés pour la Médaille Polaire, la plus haute distinction possible, à l'exception toutefois de 4 dont Vincent et Mc Nish le charpentier. Beaucoup de voix se sont élevées pour crier à l'injustice. Malgré l'admiration que tous avaient pour le génial charpentier il faut croire que Shackleton ne lui a jamais pardonné sa rébellion sur la banquise.

Chippy s'exila plus tard en NZ à Wellington où il mourut dans la misère.

L'Angleterre toutefois lui fit des obsèques nationales tout comme au Capitaine neo zélandais Worsley : ils reposent aujourd'hui côte à côte au cimetière de Wellington .

Shackleton devait par la suite monter une dernière expédition toujours avec ses fidèles lieutenants. Arrivé à bord du Quest à Grytviken il mourait subitement le 24 décembre 1922 d'un infarctus massif.

Sa dépouille mortelle devait être rapatriée sur Londres mais à l'escale de Montevideo en Uruguay sa femme Emily donna l'ordre pour qu'il soit enterré là où son rêve s'accomplissait, à Grytviken en Georgie du Sud, dans le cimetière des marins norvégiens.

 

La tombe de Shackleton à Grytviken (Georgie du Sud) est la seule à regarder vers le Pôle Sud. Les cendres de Wild ont été placées à côté très récemment (photo du bas))
La tombe de Shackleton à Grytviken (Georgie du Sud) est la seule à regarder vers le Pôle Sud. Les cendres de Wild ont été placées à côté très récemment (photo du bas))

La tombe de Shackleton à Grytviken (Georgie du Sud) est la seule à regarder vers le Pôle Sud. Les cendres de Wild ont été placées à côté très récemment (photo du bas))

 

                      SHACKLETON LE MENEUR D'HOMMES

 

 

         Arrivé au terme de mon propos il est intéressant d'en tirer quelques leçons.

La plus évidente c'est que malgré ses échecs Shackleton a acquis la célébrité par ses qualités exceptionnelles de meneur d'hommes.

Une enquête de la BBC sur les anglais les plus célèbres devait récemment démontrer que Shackleton figurait dans les 10 premiers aux côtés de Churchill, Cromwell, Darwin, ou encore Shakespeare sans parler de Lady Diana, la Reine Elizabeth ou Paul Mc Cartney. Devant le Grand Capitaine Cook et loin devant Scott. 

 

"For scientific discovery give me SCOTT

For speed and efficiency of travel give me AMUNDSEN

But, when disaster strikes and all hope is gone, get down on your knees and pray for SHACKLETON"

 

("Pour une expédition de découverte scientifique donnez moi SCOTT

Pour la vitesse et l'efficacité d'un voyage donnez moi AMUNDSEN

Mais lorsque le désastre vous frappe, que tout espoir est perdu, tombez à genoux et priez pour SHACKLETON")

Sir Raymond Priestly (explorateur Antarctique et Géologue) repris par Sir Edmond Hilary (vainqueur de l'Everest)

 

Ses qualités souvent étudiées aujourd'hui dans des business-schools comme Harvard par exemple, peuvent être résumées de la manière suivante:

C'est un chef, il est seul et assume ses responsabilités. Mais parfois il a peur, cette peur qui l'empêche de dormir. Mais il domine sa peur et surtout ne la montre pas aux autres. Il épargne aux autres les mauvaises nouvelles.

Il est directif, il donne des instructions claires et souvent écrites pour prévenir les prises de risques inutiles.

C'est un gestionnaire,  il sait économiser, prévoir et utiliser tous les moyens pour prolonger les réserves: il sait rationner à temps. Malgré sa peine il fait abattre les chiens non seulement parce qu'ils consomment de la nourriture mais aussi parce qu'ils en procurent.

C'est un chef de file, il donne toujours l'exemple, il est toujours devant, accomplit les taches les plus dures.

Il sait maintenir la cohésion du groupe : pas de différence de grade ou de statut social.

Il a de  l'empathie, il a la conscience aiguë des besoins des autres. Il ressent leur souffrance et sait partager (biscuit de Wild, son gant à Hurley qui l'a perdu et a la main gelée).

C'est un visionnaire: il sait faire partager sa vision: par exemple quand le bateau finit par couler il dit juste "ok maintenant on rentre à la maison".

Vouloir et croire.

C'est un optimiste   il voit toujours le verre à moitié plein, et croit en sa bonne fortune.

Il fait confiance et sait déléguer : Wild son second se voit confier les 21 hommes de Elephant Island : il en devient totalement responsable.

Il sait choisir les bonnes personnes et s'entourer des meilleurs

 

Voilà donc le portrait d'un leader "idéal", on lui connait cependant quelques défauts comme une tendance à l'autosatisfaction et à la vantardise...et, j'ajouterais, à la rancune si on en croit son attitude envers Mc Nish.

Mais c'est bien peu au regard des immenses qualités qu'il a montrées tout au long de sa vie..

Permettez moi en terminant de dédier cet exposé à la mémoire d'un autre  meneur d'hommes que tous ici connaissent et que la Mer nous a pris le 6 Mars 2017: je veux parler d'Alain Conan chez qui on retrouve beaucoup des qualités de chef que je viens de décrire, ce charisme, cette formidable empathie et aussi sa façon de faire partager des visions qui l'ont conduit, avec ses compagnons, au succès des fouilles dont la plus célèbre sur l'Astrolabe et la Boussole les bateaux de La Pérouse.

Les qualités majeures d'un grand leader.

Les qualités majeures d'un grand leader.

 

 

     J'ai découvert le nom de Sir Ernest Shackleton au cours de mes séjours en Terre de Feu, en Antarctique, en Patagonie Chilienne et Argentine et même en Uruguay où l'un de mes bons amis le Docteur Felix Leborgne, descendant d'une vieille famille bretonne émigrée depuis plusieurs siècles, me confiait que son père, lui-même radiologue, lui avait raconté qu'il avait assisté à Montevideo en 1922 au retour solennel du cercueil de Sir Ernest.

Lui aussi était passionné par cette aventure et donnait des conférences à son sujet. Il m'a confié quelques photos d'époque prises par son père.

Mais c'est lorsque j'ai séjourné en Georgie du Sud que je me suis totalement imprégné de son histoire.

J'ai souvent visité sa tombe orientée vers le pôle qu'il n'aura jamais atteint et nous avons enfoui dans la terre à ses côtés avec mon ami Jacques May un témoignage de notre présence et admiration.

Je sais depuis peu que la famille de Franck Wild, installé en Afrique du Sud où il est mort en 1939, a obtenu que les cendres du plus proche compagnon de Sir Ernest soit placée en Georgie du Sud aux côtés de son Boss.

La cérémonie très officielle s'est déroulée à Grytviken en présence de la petite fille de Sir Ernest, l'Honorable Alexandra Shackleton, le 27 Novembre 2011.

 

 

    Je dois dire aussi que par déformation professionnelle, moi qui suis "photographe d'intérieur", j'ai été totalement sous le charme des images ramenées de si loin par Franck Hurley. Ses films et plaques de verre sont aujourd'hui conservés religieusement à Londres et à Sydney dans des conditions atmosphériques parfaites qui permettent leur préservation, j'espère pour l'éternité. La plupart des images reproduites dans cet article sont de lui. Leur qualité en est tout simplement exceptionnelle et rend à la perfection le témoignage de l'expédition.

Il devait par la suite devenir reporter de guerre pendant le deuxième guerre mondiale puis ouvrir un studio prospère dans Sydney avant de mourir en 1962.

Il aimait bien "trafiquer" ses photos et je me suis beaucoup amusé à retrouver l'original de la fameuse photo qui montre les 22 hommes restés sur Elephant Island agiter haut les bras pour saluer à la fois le départ du James Caird et .....l'arrivée des secours! Je l'ai déjà évoqué plus haut.

 C'est exactement la même photo que Franck Hurley, appelé à donner des conférences dans le monde entier, utilisait soit pour décrire le départ du James Caird vers la Géorgie soit pour montrer l'arrivée des secours : il avait malheureusement (et c'est "criminel"car irréversible ) gratté l'image du James Caird (une chaloupe avec deux mats) et laissé intacte celle du Standcomb Wills (sans mât) qu'il faisait passer pour le bateau des sauveteurs!

 

Le Stancomb Wills est caché par les hommes au premier plan, mais on voit très bien le James Caird juste mis à l'eau avec ses deux mâts.

Le Stancomb Wills est caché par les hommes au premier plan, mais on voit très bien le James Caird juste mis à l'eau avec ses deux mâts.

En haut la photo corrigée avec juste le Stancomb Wills qui revient (et non pas le James Caird) et en bas la photo originale "grattée" pour faire disparaître l'image du James Caird.
En haut la photo corrigée avec juste le Stancomb Wills qui revient (et non pas le James Caird) et en bas la photo originale "grattée" pour faire disparaître l'image du James Caird.

En haut la photo corrigée avec juste le Stancomb Wills qui revient (et non pas le James Caird) et en bas la photo originale "grattée" pour faire disparaître l'image du James Caird.

 

 

      Parmi les héros de cette histoire il faut citer bien entendu Franck Wild, le fidèle second, dont les cendres reposent aux côtés de son Boss. Il aura participé à toutes les expéditions de Shackleton. 

Et puis le commandant Worsley. On dit que sans lui rien n'aurait été possible et un film récent (Shackleton's captain) retrace sa vie et le positionne au même niveau que Sir Ernest lui-même. Car celui-ci dépendait en fait totalement des qualités de marin du commandant de l'Endurance capable de faire un point astronomique dans les pires conditions. 

J'ai aussi un faible pour Mc Nish, le charpentier et sa Mrs Chippy. Comment imaginer la réussite de cette aventure sans son génie? Qui aurait pu reconstruire de toutes pièces un canot capable d'affronter les mers les plus dures du monde avec les moyens ridicules dont il disposait et dans des conditions de froid horribles?

Il fait partie des hommes qui ont certainement contribué à la réussite.

D'ailleurs si l'on doit reconnaître à Shackleton une qualité hors du commun c'est bien celle d'avoir su choisir ses collaborateurs et d'avoir conservé la cohésion du groupe, ce qui est certainement l'apanage des grands leaders.

 

                                  Bibliographie succincte

 

 

Film:

"Shackleton" avec Kenneth Branagh (2002)

Livres:

Alexander, Caroline. The Endurance Shackleton's legendary Antarctic Expedition.  Bloomsbury 1998

Hurley, Franck. South with Endurance: Shackleton's Antarctic Expedition 1914-1917

Lansing,Alfred. Endurance: Shackleton's Incredible Voyage. New York: Basic Books, 1959

Mill, Hugh Robert. The Life of Ernest Shackleton. Plano, TX: Read Books Ltd., 2013.

Morrell, Margot and Capparell, Stephanie. Shackleton’s Way: Leadership Lessons from the Great Antarctic Explorer. New York: Penguin Books, 2001.  

Plimpton, George. Ernest Shackleton. New York: DK Publishing, 2003. Rex, Tamiko, ed.

Shackleton, Sir Ernest. South: The Endurance Expedition. New York: Barnes & Noble, 2008.

Shackleton , Sir Ernest. Au coeur de l'Antarctique. Libretto.Editions Phébus 1988

Shackleton, Sir Ernest. L'Odyssée de l'Endurance. Phébus 1988

Stott, John R.W. People My Teachers. Chapter11: “Ernest Shackleton.” London: Angus Hudson Ltd., 2002.

Worsley, Frank Arthur. Captain of HMS Endurance. Shackleton’s Boat Journey. Reprint ed., New York: W.W. Norton and Company, Inc., 1998.

 

                        L'EPOPEE ANTARCTIQUE DE SIR ERNEST SHACKLETON
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

commentaires

Haut de page